1.1 liminaire
0 : Si l’écriture a été probablement inventée pour compter des moutons, peut-on raisonnablement considérer que ce soit son seul usage légitime ?
1 : Pourquoi nos machines numériques devraient-elles se cantonner dans d’obscurs décomptes de moutons électrique [1] ?
1.2 Contexte
Aujourd’hui, le Web est là, partout, et si ses extrêmes tentacules n’atteignent pas encore tous le monde pour des raisons économiques, on imagine bien que sa vocation est d’obtenir le noyautage total du monde. L’actualité nous en offre un exemple : si des grandes firmes se font une concurrence acharnée pour sortir l’ordinateur portable le moins cher possible, ce n’est pas pour offrir un merveilleux outil d’apprentissage aux populations des pays du tiers-monde. C’est pour leur distribuer un terminal d’accès au Web [2], équipé du wifi [3] longue distance qui le transforme en relais Internet… Ainsi, le réseau atteindrait des territoires encore vierges, des zones aveugles de la carte du monde, et aucun humain n’aura plus d’excuse pour ne pas participer au grand Saba social et commercial mondialisé.
C’est un état des lieux qu’il faut enfin faire. Ce qui a été la réalité numérique pendant la deuxième moitié du XXe siècle, cet avènement d’une étrange machine provoquant autant de fascination que de répulsion, n’est plus une « actualité ». « L’étrange machine » est quasi morte dans le terminal d’accès. Cet « ordinateur », « calculateur », « computer », qui a fasciné comme automate, comme faux-semblant d’altérité et comme cauchemar cybernétique, n’est donc plus qu’une simple interface d’accès à un immense réseau d’humains.
Toutes les tâches allouées traditionnellement à cet engin sont devenues secondaires derrière sa capacité à se connecter. L’Internet est aujourd’hui LA motivation [4] d’achat d’un Personal Computer. Le calcul, tâche historique, est cantonné dans les laboratoires, le traitement de texte et les comptes, tâches majoritaires d’hier, sont devenus des tâches subalternes, presque insignifiantes. Comme si la machine numérique, ce cerveau du robot potentiel, s’était dissoute derrière son écran, parasitée par le flux du réseau qui la traverse.
Aujourd’hui, l’interface numérique homme/réseau/homme est le phénomène majeur. Que cet incommensurable réseau sourd du Personal Computer, du téléphone, du PDA [5], de la télévision, ou de son frigo même, peut-être demain du cerveau humain, il DOIT s’infiltrer, répondant à un étrange impératif autotélique, et un ordinateur non connecté est maintenant considéré comme mort.
Dans ce contexte d’un réseau numérique qui déborde largement le phénomène du numérique en particulier, qu’en est-il de nos préoccupations esthétiques ?
1.3 L’Art numérique n’existe pas
Eh oui, l’art numérique n’existe pas. Ce mémoire ne va donc pas parler de quelque chose qui n’existe pas. De quoi devrait-il parler sinon ? d’art cinétique, genre qui pourrait désigner la majorité des pièces d’art numérique estampillées comme telle, ou d’installation numérique interactive, ou pas, ou d’imagerie numérique 2D, ou 3D, ou vidéo, ou d’animation, ou de photographie numérique retouchée, ou pas, d’infographie, terme flou riche en sous-genres, comme le graphisme numérique, mais lequel ? ou comme le collage numérique… ou même des sous-genres entiers qui ne possèdent même pas de nom alors qu’ils sont pratiques courantes, comme la transformation radicale d’une image existante par l’effet d’un nombre variable de réglage, de filtre algorithmique, d’actions destructives… et je n’évoque pas encore le cas de la littérature numérique, tout aussi protéiforme, et le domaine immense du son… et bien sûr les genres mixtes, audiovisuels, multimédias, et toutes les instables possibilités de batardisation productrice d’autant de sous-genres…
Décidément, l’art numérique, comme phénomène homogène pouvant être contenu dans un simple terme n’existe pas. Il est donc largement temps d’affirmer qu’un médium qui offre un tel différentiel de possibilité d’expression demande un minimum de précision sémantique.
1.4 Le Web-art n’existe pas
Continuons, si l’art numérique ne désigne rien à force de trop désigner, que dire du web-art ? Y-a-t-il quelque chose de commun entre une pièce interactive et une qui ne l’est pas ? Entre une pièce cinétique, et un roman hypertextuel [6] ? Entre un espace de diffusion de web-vidéo et un journal graphique en ligne, et même entre un blog [7] de voyage et un blog intimiste… Sans oublier que, comme pour « l’art numérique », toutes les compositions « multi » et « pluri » sont concevables. Nous avons donc avec « web-art », ou « net art », des termes au champ sémantique à l’échelle du réseau…
1.5 Vocabulaire
Voilà pourquoi nous allons définir notre propre vocabulaire…
1.5.1 L’internet : L’internet est un réseau de réseaux d’ordinateurs. Ceci nous conviendrait très bien si nous n’avions déjà besoin d’une précision. En effet, il y a des ordinateurs « poste de consultation » et des ordinateurs qui mémorisent et proposent des données consultables. Ces seconds s’appellent des serveurs. Un serveur est un ordinateur qui garde en mémoire des données et les rend accessibles de n’importe quel poste d’accès à l’Internet grâce à l’indexation de ces données. Ce système a été calqué sur l’univers des archives papier. Nous allons donc considérer les données comme « archives », et le réseau comme réseau d’archives numériques. Nous passons ainsi d’un « réseau d’ordinateurs », désignant simplement la réalité matérielle, à un « réseau d’archives », qui qualifie l’usage et la finalité : L’internet est un réseau de réseaux d’archives numériques. Cette définition répond vraiment à l’usage. En effet, ce que nous faisons sur Internet, c’est chercher dans d’immenses index grâce à des services appelés « moteur de recherche » une possibilité d’accès aux archives recherchées. Pour trouver ce que nous cherchons, il nous faut d’ailleurs mettre en place des stratégies qui évoquent celles nécessaires à la recherche en bibliothèque, ou dans tout corpus d’archives…
1.5.2 Un art du Web : Il y a donc DES arts du Web. Ce mémoire parle juste d’un art du Web, d’un seul, et déjà bien suffisamment polymorphe. C’est un art qui utilise certaines spécificités du réseau :
— Il utilise la mise en archives instantanément consultables, c’est-à-dire l’autopublication instantanée.
Il utilise la nature de « réseau » du réseau, c’est-à-dire sa structure hypertextuelle.
— Cet unique art du Web dont nous allons parler considère qu’un art du Web doit utiliser le Web pour ce qu’il est. Le Web a été conçu comme un langage commun permettant de faire communiquer ensemble des machines parlant des langages différents (voir l’historique du réseau en annexe). Donc, ce Web ne serait pas le lieu idéal pour les expériences de programmation excentriques, mais le lieu d’un usage commun d’un langage commun. Un véritable Art du Web se devrait donc d’utiliser ce langage commun pour répondre à sa nature même. Diffuser une œuvre « exotique » sur le Web n’est pas une utilisation du médium, mais simple diffusion d’une œuvre d’art numérique traditionnelle sur un média comme un autre.
— Le Web est hypertextuel, c’est-à-dire qu’il permet de relier n’importe quel point d’une archive numérique à n’importe quelle autre. Un Art du Web se doit donc d’être hypertextuel et se développer en réseau hypertextuel.
— Le Web est un unique réseau d’archives se développant en rhizome. Un art du web peut donc créer des liens avec son environnement, c’est-à-dire l’ensemble du réseau mondial.
— Le web archive n’importe quel média. Un média stocké dans un serveur devient en effet archives indexées. Un art du Web peut donc être « multimédia ».
Notre art du Web va donc user de ces possibles du Web, de ces caractéristiques structurelles, de ce qu’il offre comme langage commun, et il va le faire pour porter des récits. Car l’Art du Web spécifique dont il est question ici est un art du récit.
Les caractéristiques du web, langage commun créant un espace standardisé, hypertextualité et médias, permettent en effet d’articuler des éléments hétérogènes, textes, images fixes ou mouvement, son, comme « articulation syntaxique » d’élément signifiant de manière à composer des énoncés [8]. On voit comment cet art du web a plus d’analogies avec l’univers du livre qu’avec celui des arts plastiques. Même s’il utilise des médias, même s’il use de l’image et du son, il n’est pas question de pure constitution d’une pratique individuelle et d’un vocabulaire formel personnel, mais bien de l’usage, de l’articulation, de la manipulation d’un médium commun. Mais revenons à cette articulation syntaxique. Elle permettrait de créer du sens en liant deux éléments, c’est ce qui permet le médium comme médium. En effet, un simple archivage ne créé pas l’Internet. Il faut l’indexation de toutes les archives et la possibilité de naviguer dans un inextricable réseau de LIEN à travers le réseau d’archives pour être devant l’Internet.
1.5.3 Le lien numérique : Ce lien numérique, liant au minimum un jeu dialectique entre deux éléments hétérogènes, créé un effet de narration par la succession des éléments liés, et l’ensemble des liens créé une structure complexe de récit potentiel, un réseau de récits — dont la structure globale n’est pas sans évoquer une cartographie en rhizome Deleuzienne [9] — qui inscrit techniquement dans la structure de la base de données numérique (ou dans le réseau de bases) tout lien texte/texte, voir hypotexte/hypertexte [10] (passant traditionnellement par les jeux de l’interprétation symbolique) selon une volonté créatrice ou didactique : C’est la possibilité de lier tout point de l’archives à tout autre point qui est l’essence-même du réseau. Donc, si une esthétique naît des formes créées par l’articulation des éléments hétérogènes à notre disposition, c’est une esthétique du LIEN numérique…
1.5.4 Possibilités de l’auteur : Puisque nous sommes en possession d’un médium qui permet d’articuler à souhait des éléments (et en premier lieu d’écrire), il y a une possibilité d’auteur. En fait, l’auteur est possible originellement. Un scientifique est l’auteur de texte, et ce réseau servait à partager ce genre d’œuvre là. Il est même conçu pour créer des œuvres collectives, mais l’œuvre collective n’est pas le sujet principal de ce mémoire qui se concentre sur la production-œuvre d’une subjectivité-auteur. Si le genre scientifique est possible, tous les genres sont possibles, et en effet, ils ont eu lieu. Nous renvoyons à ce propos sur la thèse de 2004 de Jean-David Boussemaer [11], « L’évolution de la présentation de l’art informatique en France depuis 1983 », et sur son mémoire de 2003 « L’Interactivité dans le Web-art ». Encore une fois, nous naviguons à vu entre le terme « Web-Art » et celui de « Littérature en ligne », termes aux contours flous et dont les domaines s’interpénètrent sur un médium naturellement « transversal ». Et donc, nous devrions hésiter entre « artiste » et « auteur ». Ce mémoire a délibérément choisi celui d’« auteur », puisqu’on peut être auteur d’une « œuvre », sans plus de précision, puisque notre art spécifique est un art du récit et puisque c’est ce récit qui va englober tout ce qu’il peut contenir, quels que soient ses éléments constitutifs.
Mais pour jouer sur les mots, si auteur il y a, quelles sont ses possibilités d’auteur ?
Voilà comment nous en arrivons au sujet réel de ce mémoire. Maintenant que nous avons défini le cadre de notre art du web, nous pouvons le qualifier, c’est « un art du récit en réseau numérique ». Nous n’allons pas pour autant nous échiner à prouver l’existence de quelque chose qui est, et en nombre, mais simplement nous souvenir du double cadre d’écriture du mémoire, une école d’Art et une Faculté de langues, pour étudier les possibilités expressives de notre « auteur » d’un « récit en réseau numérique ».
1.6 Propos
À partir de nos définitions, nous sommes encore devant un énorme corpus d’œuvres protéiformes. Et il serait présomptueux d’imaginer pouvoir énumérer tous les dispositifs expressifs possibles d’un médium relativement neuf, technologiquement évolutif et d’avenir incertain. Comme il aurait été tout aussi présomptueux de lister les possibilités expressives permises par la feuille de papier imprimée à la sortie des presses de Gutenberg…
Devant cette difficulté, il semblait plus constructif de focaliser sur quelques dispositifs utilisés dans le site Webobjet, projet répondant à la partie expérimentale de ce Master, et de choisir une œuvre francophone « phare » du genre que nous définissons, le site desordre.net, comme sujet d’étude privilégié. Ce resserrement du propos va nous permettre une énumération raisonnable de dispositifs que nous espérons suffisamment pertinente pour produire du sens. Nous allons donc parler de la « page internet », comme premier des dispositifs, de la possibilité d’imbriquer cette page dans une autre, de la description hors texte, de la biffure, qui fait contre-exemple, mais apporte un éclairage très particulier sur le récit en réseau numérique, de la boucle qui est une « essence » d’un numérique très apte à radoter, du hasard, une tentation d’auteur de réseau, et enfin du quotidien, identifié comme superdispositif du genre, qui permettra d’introduire une conclusion possible.
Cette étude anatomique des dispositifs, donc des possibilités d’expression de l’auteur, sera autant que possible replacée dans une perspective historique qui pourrait, par contraste, permettre d’identifier les spécificités du médium. Puisque ces quelques dispositifs semblent puiser dans un réservoir de vieilles recettes, nous allons mettre en parallèle ce qui était possible ailleurs et ce qui se fait sur le réseau numérique pour pointer cette « petite chose » qui semble tout changer : le dynamisme du lien numérique. Le but étant, en conclusion, d’esquisser une qualification esthétique du genre « récit en réseau numérique ».
Nous savons maintenant de quoi nous parlons et de quoi nous allons parler. Il est maintenant temps d’annoncer ce projet artistique qui va nous servir de cobaye : Webobjet