3.2.1 La page composite
Tout est lien sur Internet. Tout ce qui apparaît est lié à la page d’une manière ou d’une autre. En particulier, tout document autre que le texte est appelé dans la page à l’intérieur d’un cadre. Donc, une image dans le corps du texte est déjà la « ligature » d’un élément extérieur à un espace délimité de la page. Une image dans une page HTML [1] est en fait un cadre…
Soit seul :<img src="(emplacement-de-l-image/nom-de-l-image.jpg)" alt="" height="20" width="20" border="0">
Le cadre étant délimité par heigt= et width=
soit dans un tableau html :
<table><tr><td><img src="(emplacement-de-l-image/nom-de-l-image.jpg)" alt="" height="20" width="20" border="0"></td></tr></table>
ou encadré par une balise
<div id="cadre-de-l-image"><img src="(emplacement-de-l-image/nom-de-l-image.jpg)" alt="" height="20" width="20" border="0"></div>
SRC désignant la SouRCe de l’image, parce que cette image n’est pas originellement dans la page, mais appelé d’un autre répertoire et insérée au moment de l’affichage.
La page est donc toujours une composition d’éléments hétérogènes. À l’exception notable du son, tout ce que peut contenir la page est arrangé selon les règles traditionnelles de la « mise en page » dans le cadre tout aussi traditionnel des arts graphiques. Et ce qui dépends des rapports texte/images, texte/texte et image/image ne déroge en rien de la tradition. Il n’y a pas de solution spécifique en la matière, sinon des habitudes de dispositions de la navigation qui dépendent, elles, de l’ergonomie des interfaces numériques en général.
S’il y a une spécificité dans cette page composite, elle est toujours à chercher du côté du réseau. En effet, bien au-delà d’un espace rassemblant des documents médias externes, une page peut elle-même n’être qu’un assemblage d’autres pages, par un jeu d’imbrications pouvant se développer en gigogne, et ces pages qui composent la page-mère, apparaissant sur la même surface, peuvent pourtant parfaitement être hébergées aux quatre coins du monde.
3.2.2 Frame (cadre)
La version historique de l’assemblage de page est le fenêtrage, frame [2], qui permet de fabriquer une page composée de plusieurs autres pages. C’est une « vieille manière » pour obtenir une navigation en menu : une partie de la page restant fixe, ne proposant que des liens de rubriques, et les rubriques s’affichant dans un cadre contigu. La page obtenue est une composition géométrique de pages de taille différente. L’usage de frame est aujourd’hui plus ou moins tombé en désuétude. Quelle que soit la composition, l’assemblage des frames doit toujours former un parallélogramme complet, ce qui limite son usage. En effet, on ne peut placer une petite fenêtre s’ouvrant n’importe ou dans une autre fenêtre plus grande si la découpe ne touche pas le bord et délimite la page entière. Cette contrainte de mise en page explique que les webmestres préfèrent aujourd’hui d’autres solutions techniques plus souples, même si la possibilité originelle presque infinie d’inclusions peut encore servir au besoin. Si le cadre du frame est plus petit que la fenêtre affichée, un ascenseur peut alors apparaître, permettant des jeux complexes d’espaces coulissants les uns dans les autres.
Cadre montrant les possibilités de découpe de la page en plusieurs pages. Chaque “frame” peut afficher une page distante, avec ou sans bordure, avec ou sans ascenseur. On distingue aussi comment l’assemblage de l’ensemble doit toujours traverser toute la page. Il n’est pas possible d’insérer une page unique au milieu d’une autre, par exemple, sans découpe complexe en cinq pages.
3.2.3 Iframe ou l’imbrication
Aujourd’hui, on préfère l’iframe [3] <IFRAME> ... </IFRAME> au vieux système des frames. L’iframe n’est pas obligé de découper l’ensemble de la page en zones complémentaires et peut s’installer au milieu d’un espace au gré du développeur. C’est une façon simple d’imbriquer une page dans une autre en gardant cette imbrication parfaitement visible. Pourquoi ? Parce qu’on ne veut pas nécessairement « cacher » le fait d’imbriquer deux pages distantes, et l’on peut même vouloir l’afficher.
Car la solution pour une imbrication de page la plus courante aujourd’hui est l’INCLUDE php <?php include "page.php";?>, réservée au site dynamique développé en langage PHP [4] et qui permet d’inclure le code entier d’une autre page dans un cadre <div>
au moment de son affichage. Le système de menu le plus usité aujourd’hui s’obtient ainsi, en incluant un menu dynamique dans toutes les pages. La vertu de « l’Include » est que la page menu, qui n’est faite que pour s’insérer dans la mise en page générale, se met à jour dynamiquement et ne demande si besoin qu’une seule mise à jour graphique. Il n’y a donc qu’une seule page à modifier pour un site entier. Ce système permet aussi de structurer la page en « entête / body / footer » (se reporter au chapitre précédent sur la page) qui apporte les mêmes facilités de maintenance pour l’ensemble du site. Une inclusion PHP masque la construction morcelée de la page, le code composite est affiché et considéré comme le reste du code d’une seule page. Personne ne se dit en lisant son journal en ligne, exemple type de site de ce genre de physionomie, que l’entête de celui-ci — son titre — est une page complètement différente du reste du site.
On peut aussi obtenir un affichage style iframe avec une feuille de style en cascade, CSS [5], qui détermine simplement que pour une balise <div class="affiche">
donnée, une classe .affiche { overflow: scroll; } [6] qui force l’affichage des fameux ascenseurs.
Alors, pourquoi utiliser l’iframe qui semble assez rustique ?
Pour imbriquer une page dans une autre, il faut écrire le code approprié dans cette page-mère pour ensuite la déposer sur le serveur qui héberge le site. C’est une démarche lourde, dévolue au développeur et qui demande un minimum de préméditation. Ces imbrications, comme un menu dynamique en Include ou grâce à un style, font partie de la structure originelle d’un site… Ajouter une inclusion, c’est en général changer la structure du site. Aussi bien dans le cadre du site Desordre.net que dans WebObjet, l’imbrication de pages n’est pas seulement utilisée comme « structurante », mais aussi comme un outil « syntaxique » d’articulation de pages, de portion de récit, d’imbrication d’images-interfaces…
Pour qu’il en soit ainsi, l’usage d’Iframe est plus approprié. Pourquoi ?
Un site comme WebObjet est partiellement « propulsé » par un CMS [7] (de l’anglais Content Management Systems), un système de gestion de contenu, c’est-à-dire un système qui automatise en partie le site, prenant à son compte un certain nombre de fonctions techniques, pour permettre la publication en ligne sans qu’il y ait à toucher au code des fichiers sur le serveur distant. Ceci n’est bien sûr possible que dans le cadre d’un site dynamique, c’est-à-dire construit sur une base de données. Le logiciel CMS propose une interface conviviale permettant de renseigner la base par l’intermédiaire d’un système de formulaire et de menu.
En libérant des contraintes techniques inhérentes à la publication web, le CMS offre un cadre privilégié à l’expression quotidienne. De plus, il rend la mise à jour géographiquement autonome. De n’importe quel poste d’accès Internet, je peux mettre à jour ce genre de site. Aujourd’hui, par exemple, un blogueur ne réalise aucune page internet. Il remplit chaque jour un formulaire, le valide, et le publie… comme on envoie un courrier, qu’il soit chez lui ou dans une chambre d’hôtel. Cette facilité de publication est garante de cette forme d’expression spécifique.
Dans ce cadre de publication, le code de l’Iframe est particulièrement pratique pour celui qui le connaît. Cette petite portion de code est facile à insérer dans le texte d’un billet et permet donc d’imbriquer une autre page à la volée. Pas besoin alors de mise à jour lourde pour créer une interaction entre la page que l’on est en train de publier et une autre, sur son propre serveur ou ailleurs sur le Web.
3.2.4 Emblème HTML
« Le terme d’emblème est à entendre en son sens à la fois étymologique et historique : emblème, pièce ou élément placé dans un autre (l’emblêma grec)… »
Daniel Arasse, Le détail, Flammarion, page 133.
Dans le site desordre.net, ou dans WebObjet, les défauts de l’iframe sont considérés comme des qualités expressives.
Pour le visiteur fatigué de se perdre dans le Desordre.net, Philippe De Jonckheere propose une page affichant une abondance d’iframes. Ces iframes composent une page de trois colonnes de carrés égaux qui affiche chacun une page différente. Dans cette page-là, comme presque partout sur ce site, la fonction mathématique « Random » (se reporter au chapitre « Web & hasard »), est utilisée pour changer l’affichage des pages, l’ordre d’apparition, et les pages appelées à chaque visite.
Plutôt que d’inscrire un lien vers telles ou telles pages, elles sont toutes déjà là, devant nous. Cette présentation nous offre la vision de ce que cache le lien habituellement, en nous confrontant directement aux autres lieux possibles… On obtient un effet panoramique sur ces propositions d’explorations possibles, comme une sorte de « percolateur à liens ».
Cette page simple met en évidence la spécificité de la page Internet composite : dans le cadre restreint de l’iframe, l’autre page, distante, est vraiment là. Ce n’est pas une composition d’images, mais la juxtaposition de lieux différents de l’archive numérique.
L’iframe vient donc créer une intersection entre deux lieux de l’archives. La page-mère, cadre général dans la fenêtre du navigateur, et une autre page, un ailleurs de l’Archive, qui pourtant s’affiche simultanément.
Alors que l’impuissante « fenêtre qu’ouvre la peinture mimétique vise sans doute à annuler l’impression de la surface qui lui sert de support, si elle veut « trouer » le mur, le panneau ou la toile, (…) elle donne sur une construction de surface qui, autant qu’un espace représenté, est l’espace d’une représentation » (Daniel Arasse, Le détail, Flammarion, page 133), notre iframe « transperce réellement » notre page pour amener jusqu’à nous une portion d’un autre lieu du réseau, comme si notre porte ouvrait brusquement sur le jardin du voisin. Il n’y a donc pas de jeu de trompe-l’oeil, ni une représentation du but du lien, comme une icône GIF (souvent appelé « logo ») peut le faire dans un annuaire de lien, mais bien une présence intégrale de la page entr’aperçue par la lucarne de l’iframe. Le cadre de l’iframe matérialise alors un seuil qui ne demande qu’à être franchi pour « changer d’espace ».
3.2.5 Carambolage
Une vie est faite de mouvement, comme une danse, et comme une danse, il est possible d’en dessiner certains mouvements et certaines interactions. Le dessin du récit peut alors s’apparenter à une chorégraphie structurée par un certain nombre de mouvements personnels entremêlés à l’ensemble des mouvements des acteurs de ma vie. Il m’était évident que le site tiendrait discours sur la porosité de l’individu, sur l’irréductible contradiction entre l’isolement absolu de l’être et sa constitution sociale, entre être et devenir en quelque sorte. L’ensemble des liens hypertextes inscrit très simplement dans la structure numérique un certain nombre de ces nœuds entre ma vie et les vies d’autres. Mais pour la partie « avant moi » qui présente la vie de mes parents, et pour quelques exemples particuliers, je voulais un système plus impliquant, quelque chose de plus qu’un simple lien hypertexte. Je voulais que la structure parle. Dans l’exemple illustré ci-dessous, j’ai marqué la page qui raconte ma vie à l’emplacement exact d’une rencontre amoureuse. Pour signifier l’intersection entre deux vies, le carambolage que cela représente, j’ai construit une page internet complètement horizontale n’affichant qu’une très longue image. Cette image unique est un collage chronologique de photographies-souvenirs. La page horizontale provoque donc l’apparition d’un ascenseur horizontal, qui permet de coulisser le long de ces souvenirs. Il m’a suffi ensuite d’ouvrir un iframe dans ma page, à l’emplacement voulu, et d’appeler la fin de cette page horizontale. J’obtiens donc un cadre affichant la dernière photographie, celle contemporaine de notre rencontre, et l’on peut grâce à l’ascenseur horizontal, remonter la vie de ma rencontre jusqu’à sa naissance. Le résultat est une intersection entre une bande verticale et une bande horizontale exprimant comment deux trajectoires autonomes viennent brusquement s’entremêler :

3.2.6 Une histoire de l’ubiquité
Il fallait avant tout noter la spécificité de l’imbrication entre les pages Internet qui ne sont pas simples juxtapositions comme dans une image composite, mais bien ouverture de brèches donnant sur des espaces différents. Si l’on doit interroger l’histoire des images, c’est donc en gardant à l’esprit cette étrange particularité : la réalité de la présence de l’ailleurs… Si sur Internet, l’inclusion d’une fenêtre indique un ailleurs de l’archive, l’inclusion d’une fenêtre en peinture n’indique pas autre chose qu’un lien avec un autre espace, comme dans ce tableau de Vermeer évoqué ici :
« Dans la jeune femme lisant une lettre, la fenêtre à demi-ouverte, associée à la lettre d’amour, indice d’une possible relation extra-conjugale, et au compotier en équilibre instable, regorgeant (…) de ces « fruits du mal », illustre symboliquement la tentation d’une échappée, le désir d’un contact avec le monde extérieur… »
Hélène Boursicaut, Seuil(s), limite(s), et marge(s), Actes du colloque, Association des Germanistes de l’enseignement supérieur, page 48.
Dans ce célèbre tableau de Vermeer, même si le spectateur est perpendiculaire au mur percé par la fenêtre, celle-ci signifie bien un lien entre la scène intérieure et un extérieur non représenté, lien complexe et anecdotique, qui complète la lecture du tableau. Un seul exemple suffit donc pour désigner comment une fenêtre en peinture signifie toujours un seuil, de manière symbolique chez Vermeer, ou mimétique lorsqu’on y aperçoit le paysage. Les fenêtres peintes peuvent donc, avec les portes, mais aussi avec les accidents du paysage, les ponts [8] et arcades, et toutes les architectures « éclatées », délimiter des espaces « qualitativement différents » comme espace sacré/espace profane, espace privé/espace public, monde mondain/monde naturel, etc. Le tableau nous offre alors simultanément la vision d’espaces différents qui peuvent être parfaitement distants. Toute perspective peut être lue de ce point de vue comme une « mise à plat » de lieu distant dans une image unique. Chez les primitifs italiens ou flamands, l’ensemble des détails trop précis uniformément réparti sur un tableau, comme le signale Daniel Arasse [9], permet dans un grand paysage de visionner en un seul regard panoramique des scènes très distantes que les effets naturels de sfumato dans l’atmosphère devraient effacer. Même si l’image « fusionne » des scènes se passant dans des lieux différents, des ailleurs (l’ailleurs étant souvent espace mystique : les ciels peuplés d’anges…), nous sommes bien en présence de structure composite. Si on ajoute le mécanisme articulé du polyptyque, qui permet d’escamoter ou de dévoiler, on est en présence d’un séduisant ancêtre de notre dispositif numérique. Les primitifs ajoutent encore une représentation simultanée de temps différents à la représentation unifiée de lieux distants. Mais le parallèle avec l’Iframe s’arrête là, puisqu’il n’y a pas de décalage temporel entre deux cadres HTML, juste une possible distance géographique entre les lieux d’hébergement des pages.
Hubert et Jan Van Eyck, Polyptyque de l’Adoration de l’Agneau mystique, 1432. Huile sur bois, 350 × 206 cm pour l’espace central, 350 × 122 cm pour chacun des volets latéraux.
Chapelle Vijd, cathédrale Saint-Bavon, Gand (Belgique).
Le cinéma nous offre un autre exemple de lieux distants simultanément représenté dans une image. Dès 1935 dans Abdul the Damned de Karl Grune, la technique du split screen juxtapose deux lieux simultanément [10]. Cette technique permet de diviser l’écran et donc de montrer des lieux distants synchronisés ou des angles différents d’une même scène.
Elle peut dispenser par exemple de la succession d’un champ/contre champ. Le split screen va vite servir pour représenter ce qui peut être considéré comme un véritable « motif » cinématographique : la conversation téléphonique. Elle permet de confronter instantanément les paroles d’un protagoniste et les réactions de l’autre. C’est une technique qui va souvent « servir le gag », ou « augmenter la dramatisation ». Lorsque le photogramme est découpé ainsi, un lien transversal vient compenser cette violence faite à l’intégrité de l’image. Dans le cas d’une conversation téléphonique, la connexion téléphonique est le lien symbolique, ou plus précisément le combiné téléphonique qui joue alors exactement le rôle de la fenêtre chez Vermeer.
Quel que soit l’usage expressif, le split screen créé un effet de récit parallèle et simultané dont le cinéma devrait a priori être incapable, puisqu’« esclave du temps ».
Mais l’on reste encore ici dans le domaine de l’image, qui propose un spectacle, et n’a en rien des qualités d’interface de notre médium Internet. Il n’y aurait peut-être que du côté de l’architecture que nous pourrions trouver des dispositifs évocateurs qui permettent enfin de voir et passer véritablement à un autre espace. Mais il faudrait alors éviter une grave confusion : s’il est tentant d’évoquer des structures architecturales comme le Hub des aéroports, les échangeurs d’autoroutes ouvrant leurs voies possibles sur autant de lointains ou encore les façades des grands ensembles modernistes scandées par les fenêtres comme autant de destins possibles, nous ne sommes pas en présence d’une simple analogie structurelle, mais du référent, de la matrice, dont notre réseau n’est qu’un avatar.