3.4.1 comme commentaire métatextuel
« La pensée est originellement biffure - c’est à dire symbole (…), non point parce qu’il fait passer d’une idée à d’autres, mais parce qu’il assure la présence d’une idée dans l’autre ».
Emmanuel Levinas, Hors sujet, Fata Morgana, France, 1987, page 217
La balise html « <strike>texte rayé</strike> » s’affiche ainsi dans un navigateur Internet : “texte rayé”.
Il existe donc un moyen standardisé de rayer du texte sur Internet. Cette possibilité même est paradoxale : le texte numérique n’étant jamais figé, il est perpétuellement corrigible en restant parfaitement lisible, à l’inverse du manuscrit, très souvent raturé, qui est l’espace naturel d’expression de la biffure, et à l’inverse du texte imprimé qui oblige à l’errata hors-texte. Il ne semble en effet pas nécessaire de biffer du texte numérique, puisqu’en cas de correction, de repentance, voir de version, il suffit d’effacer et de corriger sans qu’il n’en reste aucune trace. Pour utiliser la possibilité de biffure offerte par le code standard HTML, il faut donc une volonté d’auteur spécifique. Il faut vouloir garder à l’affichage une version antérieure du texte affiché. Et cette volonté d’auteur doit assumer le paradoxe à publier ce qu’il était prévu de supprimer, réintégrant dans le corps du texte une partie entachée d’une faute à définir.
Mais comme nous sommes dans un lieu éminemment technique, froid, déterminé, il est remarquable d’y trouver une trace possible d’imperfection. On peut se poser la question de savoir quelles motivations animaient les créateurs du réseau pour offrir originellement cette possibilité de biffer le texte.
I’Internet a été créé pour permettre l’échange de corpus de texte purement scientifique, et uniquement pour ça. Ces scientifiques dispatchés géographiquement avaient besoin, pour le travail collaboratif sur les recherches en cours, de marquer les corrections en laissant apparaître les versions. La possibilité de biffer un texte était donc indispensable, tout en le laissant lisible. L’Internet n’était alors composé que de producteur de contenu, et pas de simples usagers, qui ne pourront confortablement accéder au réseau qu’avec la création du premier navigateur grand public, Netscape, en 1994.
Ceci fait de l’Internet originel un immense manuscrit partagé, et non un espace de publication. Avec l’avènement du réseau mondial tel qu’il est, les usagers sont majoritairement des lecteurs/consulteurs/consommateurs, et cela malgré le slogan actuel grandement marketing : « tous producteurs de contenu ».
L’Internet est donc aujourd’hui un immense espace de publication et dans ce contexte nouveau, la Biffure est l’une des traces archéologiques d’une origine largement dévoyée. Il est exemplaire à ce titre de voir comment cette petite possibilité purement utilitaire peut devenir, dans un contexte de création gratuite, un moyen d’expression individuelle.
3.4.2 Biffure littéraire
Dans le cadre de l’écriture littéraire en ligne, la biffure affichée est une forme d’obscénité, comme toute chose intime exposée, puisqu’elle marque un mouvement de correction d’une pensée originellement occulte. Elle inscrit un radotage, un arrêt du flux de l’écriture. Elle affiche une repentance (publique) en place d’un repentir (intime). Elle assume une autocensure (mais une censure publiée reste-t-elle une censure ?), marque la possibilité d’un inachèvement de l’écriture, inscrit une variante négligée…
Dans le Bloc-Note de desordre.net, la partie « journal » du site Internet de Philippe De Jonckheere qui ne s’appelle pas « blog » puisque datant d’avant l’invention du terme, nous retrouvons régulièrement l’usage de la biffure sur des paragraphes entiers. Elle semble dans ce cadre répondre au danger de la publication journalière instantanée propre au blog. En effet, la très rapide publication du texte sur Internet, et sur un blog en particulier, a tendance à réduire — voir détruire — la relecture, ce moment difficile et précieux où l’auteur se relit pour valider son premier jet. La biffure du manuscrit intervient traditionnellement à ce moment-là. La publication numérique instantanée a généré ses propres valeurs, dont le caractère quasi sacré de l’instantanéité de l’écriture. Puisque l’écriture/publication devient une pratique quotidienne et que cette pratique intègre le moment de la publication, cette possibilité devient une règle morale, une marque de bonne conduite, de respect des règles du médium, qui élève au rang de valeur romantique ses particularismes, donc son identité artistique. Mais même sur Internet, l’auteur reste son premier lecteur, et la relecture esthétique, morale, voir psychologique est irrépressible. La Biffure semble répondre au besoin de correction de l’auteur tout en affichant son respect des règles morales du médium.
3.4.3 L’hypocrisie de l’auteur
L’auteur est hypocrite, c’est proverbial. La biffure html lui permet d’afficher cette hypocrisie. Il est évident que biffer un texte html le garde lisible, et même le met en valeur dans le corps d’un texte non biffé.
On atteint le comble de l’hypocrisie dans cet exemple tiré du Bloc-Note du Désordre ou le lien hypertexte à l’intérieur du texte biffé reste valide. Ainsi, le mot rébus ouvre le rébus, annihilant la biffure qui est censée désactiver le langage, en quelque sorte « dédire ». le lien numérique, en survivant à la biffure, annihile du même coup la censure d’un passage peut-être jugé trop trivialement familial par l’auteur.

Étant donné que la biffure est une correction, elle peut être la trace d’une censure, donc d’une censure morale. Dans la grande page « ça recommence comme ça » de Webobjet, j’utilise la biffure pour rayer un compliment qui m’est adressé. La rayure me permet d’expliciter le mélange de honte et de fierté que l’on peut ressentir à recevoir un compliment trop exagéré. Il m’a semblé à l’écriture que ce compliment réactualisait des sentiments infantiles difficiles à assumer. Je raye donc ce compliment qui m’est adressé, pour marquer mon trouble, et ma réprobation. Mais cette réprobation n’est pas assez forte pour me faire effacer le texte. La biffure semble résoudre un conflit moral interne, en affichant paradoxalement son aboutissement contradictoire : en ayant l’air de résister au compliment, je l’expose, en parfait hypocrite… La biffure devient la trace d’une faute morale avouée.

La biffure n’est pas obligée de rester triviale. Elle peut atteindre des valeurs expressives toutes poétiques. Elle change subtilement de sens en fonction du contexte et inscrit un temps normalement absent du texte. Celui de mécanismes mentaux de l’écriture qui sont censés disparaître à la publication. Elle permet donc d’exprimer plus, comme dans cet exemple tiré du site Internet de Céline Guichard (www.celineguichard.name) :
« Il sait que je veux que je peux détruire, »
La biffure se lit, créant une allitération, produisant un effet poétique formel et sémantique. Plutôt qu’accumulation de sens, il y a une superposition des termes « je veux »/« je peux », une hésitation et un choix final. L’auteur inscrit dans le texte un ressassement, un retour sur une subtilité de description d’un sentiment psychologique qui n’aurait pas existé sans la biffure. La typographie inscrit ici une quête de la précision, de l’honnêteté psychologique, et avoue la fluctuation de la pensée, ou son imprécision originelle. Il n’y a pas d’hypocrisie de l’auteur, mais l’inscription d’une possibilité de précision, le texte d’origine dit une volonté. Mais l’auteur a senti en écrivant que cette volonté était une lecture superficielle et ne tenait qu’à une possibilité, presque un déterminisme. La biffure hypocrite sert ici l’expression subtile d’un aveu d’obligatoire abandon à soi, en une simple rayure, une critique de la volonté.
Les exemples précédents montrent comment la biffure HTML peut-être interprétable selon le contexte dans sa polysémie. Dans l’exemple ci-dessus, la lecture se complique encore. La biffure, en soulignant le mot, vient jouer en priorité avec l’image, par sa mise en évidence graphique, nous renvoyant au chapitre sur les rapports textes/images. Nous sommes devant un cas particulier ou le sens de la substitution du « je peux » par le « je veux » vient orienter la lecture de l’image, montrant un personnage féminin glissant vers le bas, inertie des atavismes, trébuchant sur ses propres poils pubiens (conformément à l’univers grotesque de l’auteur). Le personnage trébuche sur lui-même, comme la biffure le faisait comprendre : la capacité de destruction n’est pas une volonté, mais une caractéristique intrinsèque de la personnalité. Les bras formant un cercle fermé, montrant l’impuissance à résister à la chute, illustrent le circuit narcissique d’une personnalité occulte prise dans ses intimes mécanismes vicieux.
3.4.4 Biffure de papier
L’écrit collaboratif étant considéré comme l’une des caractéristiques des récits du web, le manuscrit des « Champs magnétiques » est intéressant à évoquer dans le cadre de ce mémoire comme l’un des plus célèbres de ces écrits collaboratifs (après la Bible, peut-être…), et en tant qu’hypotexte du surréalisme qui aura une influence considérable sur l’histoire de la littérature et de l’art. L’un de ses co-auteurs, André Breton, écrira par la suite « Nadja », pouvant être considéré comme l’un des ancêtres possibles du blog par son texte digressif et pseudoquotidien, par l’insertion de documents iconographiques en place des descriptions comme preuve de véracité (voir le paragraphe de ce même chapitre sur « la description »). Son manuscrit comporte, comme la plupart des manuscrits, un certain nombre de correction et biffures. Étant donné que le texte est écrit à quatre mains, on peut imaginer que les corrections sont le résultat de relectures croisées, et même peut-être de négociations. Dans l’exemple choisi illustré ci-dessous, la correction porte sur l’oubli dans un premier jet de la notation du double auteur. L’illustration montre un extrait des pages 48 et 49 de l’édition du fac-similé du manuscrit et sa transcription typographique [1]. « Je ne pense pas » devenant normalement « nous ne pensons pas ».
Dans la version éditée, cette correction va normalement disparaître, ce qui efface la disposition superposée des versions, et efface l’involontaire marque de l’ambiguïté d’un texte unique écrit par deux auteurs bien distincts et le mélange subtil d’opposition et de fusion que cela doit représenter. Le manuscrit a ainsi plus de sens que la version définitive. Est-ce que l’oubli originel du pluriel est la trace d’une faute d’orgueil d’un des auteurs ? La version corrigée rectifie et efface un hypothétique moment de conflit des ego et la marque d’une volonté de ne pas « fusionner » la personnalité du couple en une entité unique. Il est parfaitement concevable que deux auteurs contemporains publiant sur le web pourraient être tentés d’inscrire volontairement cette nuance dans le texte numérique.
3.4.5 Biffure imprimée contemporaine
En 1999, et donc de façon contemporaine de la « littérature web », Frédéric Poincelet, auteur de bande dessinée, affiche la biffure. Son grand poème « Une relecture [2] » présente une planche « texte » et une planche « dessins » comme deux flux parallèles [3], à l’instar du dispositif textuel utilisé par Calaferte dans « La vie parallèle ». La planche de texte est conçue pour évoquer graphiquement une page de manuscrit [4], voir de prise de note. Le titre de relecture se justifie en abîme par la planche dessin qui semble relire le texte, par le dessin d’après photo qui « relit » les photos originelles, par le contenu du texte qui relit une période de la vie de l’auteur, et par le découpage en deux chapitres, l’un monologue se faisant écho à lui-même, l’autre jeu de commentaires typographiés du personnage féminin évoqué — le texte étant jusque-là purement manuscrit — créant un jeu dialectique supplémentaire.
Frédéric Poincelet est un auteur moraliste interrogeant les imbroglios intimes qui nous tourmentent. Il met en scène un dialogue de sourds en ajoutant au conflit des relations amoureuses la violence de ses biffures dans le commentaire féminin. La biffure devient alors ce « dernier mot » que l’on veut toujours avoir pour soi.
3.4.6 Biffure exposée
La biffure ne créé pas de lien numérique, elle en semble même l’antithèse. Elle est juste inscription d’un lien hypotexte/hypertexte traditionnel, entre « premier jet » comme texte originel et correction comme texte secondaire. Elle est rare dans la littérature publiée [5], mais plus courante dans les récits numériques ou elle semble trouver de nouvelles justifications expressives.
Malgré tout, n’y a-t-il pas une lecture possible de ce glissement d’un territoire privilégié de la biffure « privée » : le manuscrit, à un territoire « publique », la publication sur Internet ? Il semble que ce déplacement de la frontière du privé (de l’intimité de l’auteur, son temps d’écriture et de relecture) au public, à l’affichage de ce qui semblait impudique, voir esthétiquement amoral, soit symptomatique d’une redéfinition générale de l’intimité spécifique de la création, et peut-être plus largement d’une révolution de l’intimité. Il est symptomatique à ce propos de la retrouver chez un auteur de bande dessinée « égotique », genre contemporain d’une littérature-confession [6] très à la mode à la fin du XXe siècle.
Le réseau numérique inspire depuis son origine l’exhibitionnisme. La webcam en étant le plus flagrant des outils. Mais cette mise en spectacle de l’intimité, de la façon la plus large (pour le potentiel public) et en même temps protégé (puisqu’il n’y a pas de mise en présence, mais une paradoxale mise à distance par le réseau), semble toucher tous les domaines de l’expression de soi. La biffure est une exhibition d’une ancienne honte littéraire, une sorte de caution d’intimité en place de caution de sincérité.
Mais cette piste passionnante du bouleversement des frontières du privé/public qui pourrait nous mener ailleurs vers une critique des dispositifs numériques de surveillance et d’exposition, comme deux facettes d’un même phénomène inquiétant (il faudrait alors retourner longuement à Michel Foucault), nous écarterais trop de notre sujet présent.
De plus, en restant plutôt dans le cadre de la critique esthétique, on pourrait aussi lire la biffure comme l’indice d’un défaut de l’écriture numérique, d’un manque si cruel qu’il faut le compenser par la simulation d’une forme absente, celle justement du travail occulte de la création, espace de liberté, d’hésitation, mais aussi de maîtrise de l’auteur sur son support et sur son temps. La publication numérique est justement le lieu où ne peut pas exister la rature, cette trace chaude de la pensée en travail. Ce bout de code : <strike>texte rayé</strike>, serait alors la preuve d’un besoin de réintégrer artificiellement une qualité analogique (sentimentale ?) dans un espace trop froidement déterminé.
Si cette nécessité s’est fait jour dans l’espace froid du numérique, c’est peut-être que l’hésitation est un ingrédient indispensable à la création.

