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Esthétique du lien numérique

3 - Les dispositifs expressifs du récit en réseau numérique

3.5 La boucle

« une mèche coupée des boucles Bérénices »
Catule, la boucle de Bérénice, Anacharsis éditions, 2002.

3.5.1 Boucle originelle : le son

La boucle musicale à une histoire riche : de l’ostinato [1] (répétition obstinée d’une formule rythmique) chez Bach ou Ravel ou même dès le XVIIe siècle, à la « Vexation » [2] de Satie et ses 840 mêmes mesures, à l’usage des samplers des années 70 et à l’ensemble des musiques dites « sériels » et « minimal ». Mais plus particulièrement, le XXe siècle est le siècle de la boucle, souvent considéré comme un retour d’un archaïsme, un équivalent en musique de l’influence de ce qu’on appelait « arts nègres » sur les avants-gardes. À ce moment-là, la répétition du même est une transgression d’un temps musical considéré comme mélodique :

« Elle n’est plus indifférente à l’égard du temps, puisqu’elle ne se répète pas à son gré (…) Le concept de classique, dans la musique, est défini par cette relation paradoxale avec le temps (…) c’est pourquoi la variation devenant partie intégrante des œuvres les plus valables de la période dite classique… »
Théodore W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, Tel Gallimard 1979, page 32.
Même si le rythme semble avoir à faire avec la boucle, et qu’un son unique répété est déjà une boucle, l’histoire de la musique noire américaine n’a pas seule la responsabilité de la scansion épileptique qui envahit le XXe siècle. Paradoxalement, ce qui était jugé comme un « archaïsme », un « primitivisme », qui aurait contredit la notion de « classique » qui considérait la musique comme « variation », nous semble aujourd’hui comme une caractéristique majeure de la révolution industrielle :

« Le ronflement s’entend, rythmique et dur,
Des chaudières et des meules nocturnes ; »

« Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques. »

« Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D’universel tictaquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,
La parole humaine abolie. »

Verhaeren, Les villes tentaculaires, Le Livre de Poche 1995.

Car c’est la machine, scandant la vie moderne de ses nouveaux rythmes avec sa capacité mécanique à refaire/redire à l’identique, qui marque le véritable empire de la boucle sur notre temps.

3.5.2 Boucle numérique

Les boucles mécaniques n’ont jamais été parfaites, à cause des contraintes physiques, comme le fortement, l’inertie, et la répétition d’une séquence par un interprète humain est plus encore nécessairement fluctuante. Mais la machine numérique, par la transformation de tout en information pure, en données, permet théoriquement de rejouer éternellement une séquence sans déperdition, sans altération, et malgré l’imperfection physique inévitable des éléments mécaniques ou électronique qui vont servir à son exécution, la boucle numérique tend à l’éternité.

La machine numérique, comme mémoire active, semble conçue pour boucler, et en effet, la boucle est l’une des formes majeures produites par les ordinateurs. Le processeur ou CPU [3] d’un ordinateur est un circuit électronique cadencé par une horloge interne [4] qui envoie des impulsions ou battements, comme un métronome. C’est que qui permet de compter le temps, de calculer, et donc de déterminer toute action. L’ordinateur tire donc sa capacité à compter, et de là, à agir au bon moment, sa première fonction d’horloge.

L’ordinateur sait donc « boucler » comme jamais rien avant ne l’avait fait. Mais où est donc cette boucle ? Dans ce mécanisme occulte et minuscule, où est le mouvement circulaire qu’on pourrait attendre ? Ce qu’on nomme communément une « boucle » [5], qu’elle soit « son », « image » ou « mouvement », est le fait de rejouer une séquence à chaque fois qu’elle se termine. Si le disque vinyle, lorsqu’il se raille, fabrique véritablement une boucle, le saphir exécutant un cercle complet correspondant à la répétition du son, la boucle numérique n’exécute aucun mouvement circulaire. On devrait donc plutôt parler de chaîne, d’enchaînement, plutôt que boucle, qui évoque quelque chose qui se replie sur lui-même, en cercle, la fin atteignant l’origine à l’image de la figure mythique de l’uroboros [6], serpent qui se mort la queue. Cette boucle numérique est en fait linéaire, la fin n’atteignant jamais l’origine, car on ne « remonte pas le temps ». L’emploi général de l’expression « boucle » semblerait donc dénoter une conception d‘un temps cyclique, mythique, en opposition d’un temps linéaire, scientifique, et marque peut-être notre impossibilité à mesurer le temps autrement qu’en cycle imbriqué que nous avons culturellement l’habitude de visualiser sur un cercle.
Nous sommes obligés d’employer un terme qui désigne à lui seul un antagonisme entre deux conceptions du temps. Si la boucle répète, elle ne piétine pas et la deuxième séquence jouée n’est pas la première, et elle n’est réellement ni au même moment ni au même endroit.
Et si nous n’avions pas de mémoire…

« Mais, à mesure que ces souvenirs se rapprochent davantage du mouvement et par là de la perception extérieure, l’opération de la mémoire acquiert une plus haute importance pratique »
Henri Bergson, Matière et mémoire°, PUF.

Une importance pratique pour la persistance, qu’elle soit rétinienne ou autre… car sans persistance, et donc sans ce travail de mémoire, pas de souvenir, pas de reconnaissance du même, et donc pas de boucle. La séquence d’avant n’est donc pas « éternel retour », « cycle mystique », mais un simple souvenir.

3.5.3 Boucle peu glorieuse sur Internet

La musique en boucle s’utilise généralement sur le Web en musique de fond, se chargeant en arrière-plan de la page et se jouant pour « créer une ambiance ». Cet usage datant de la fin des années 90, époque révolue des fonds de tableau HTML « en tapisserie », est considéré aujourd’hui comme une faute de goût et même comme une grave indélicatesse. Ces fonds sonores sont en effet difficilement supportables et ne peuvent tenir compte du réglage du niveau sonore de l’ordinateur du visiteur. La boucle était nécessaire si l’on voulait sonoriser un site, car c’est un média encombrant (en taille de fichier numérique), et il n’est toujours pas concevable aujourd’hui, malgré les progrès des débits du réseau, de véritablement sonoriser un site comme on le ferait d’un film. La boucle est donc dans ce cadre un pis-aller d’habillage sonore. Alors, devant tant de pauvreté, et face à un usage qui est fortement déconseillé et de toute façon incontrôlable, qu’en est-il des possibilités expressives de la boucle sonore sur Internet ?

3.5.4 WebObjet et le son

WebObjet contient quelques pages à boucle sonore qui sont des dérivations secondaires du récit présenté par les « grandes pages ». Pour passer outre l’inconvenance de l’usage, il faut avoir un réel besoin de l’effet « scandé » spécifique à toute boucle.

Lorsque dans le fil de la grande page « ça recommence comme ça  » j’évoque le cours de Jacques Lafon sur « la boucle », un lien permet d’ouvrir une nouvelle fenêtre presque vide, ne présentant que le titre et un logotype représentant une paire de ciseaux. La page ne contenant ni texte ni image, on ne sait à quoi s’attendre, lorsque se joue le son en boucle, qui est un mixage d’une phrase du célèbre discours de Martin Luther King donné sur les marches du Lincoln Memorial à Washington le 28 août 1963 et prononçant « We cannot be satisfied  » superposé à un extrait d’actualité concernant l’exposition d’arts dégénérés par les nazies à Munich le 19 juillet 1937 scandant sèchement : « Degenerat Art ». Le mélange et l’opposition des voix, comme en concurrence, entre un refus positif et une affirmation insane (dans l’ordre), l’une représentant un symbole de l’émancipation des noirs américains et l’autre le refus de ce qui passait pour un art entaché d’influence « primitive » (ce qui désignait alors presque totalement « africaine »), scandée en boucle, semble vouloir revenir, s’imposer, insister sur l’enjeu de l’esprit des formes au XXe siècle qui a débordé de loin le domaine de l’esthétique. L’effet de la répétition devenant vite insupportable, il suffit alors de cliquer sur la paire de ciseaux qui en se fermant s’avère être un bouton d’interruption et « coupe » métaphoriquement la boucle, nous débarrassant d’un coup bien illusoirement des scories du XXe siècle…

3.5.5 Le GIF animé (Graphics Interchange Format)

La boucle la plus courante du web se présente sous forme de petites animations simples et légères utilisant l’un des formats standards du Web, le GIF, mis au point par CompuServe en 1986 [CompuServe.com] pour permettre le téléchargement d’images en couleur. Ce format produit des images compressées, avec des couleurs indexées, c’est-à-dire en nombre limité pour rendre de 2 à 256 couleurs. Il permet de simplifier le nombre de nuances d’une image et de la rendre donc très légère. L’indexation des couleurs le réserve plutôt aux images synthétiques, contrairement au format JPG (Joint Photographic Experts Group) plus usité pour la compression des photographies. Il possède de plus une caractéristique intéressante qui a fait son succès : il peut animer très simplement quelques images, et les paramètres de l’animation sont réglables. Il est ainsi possible de créer des images intermédiaires, des fondus, de régler le temps d’affichage de chacune d’elles, et de décider si le mouvement est joué une fois ou en boucle. Les animations en boucle de ce format, appelées « GIF animé [7] » ou animations GIF, représentent un véritable genre à part entière sur le Web.

Ce GIF animé, qui est extrêmement simple à réaliser, car il existe une palette très importante de logiciels très simples qui lui sont dédiés dont plusieurs gratuits, créé du temps à partir de n’importe quelles séries d’images avec une possibilité de réglage temporelle des intervalles, des superpositions, des transparences. Dans nombre de sites Internet, les petites animations produites sont la plupart du temps considéré comme une simple « cerise sur le gâteau ». Pourtant, et en dépit d’une apparence fruste, ce petit format s’avère un exercice excitant pour les artistes à cause de sa simplicité même. Il est remarquable pour deux raisons. Il représente déjà un défi pour lui trouver un usage signifiant, pour l’insérer dans un dispositif plus large, pour lui faire exprimer quelque chose, et sa façon très simple de création d’image-mouvement Deleuzienne permet de le considérer comme une sorte de cinéma réduit à sa plus simple expression.

3.5.6 Gilles et le GIF

Il serait alors tentant d’évoquer cet extrait de cours de Gilles Deleuze, obsédé par son envie d’isoler le « code génétique » de son « image-mouvement » :

« Et si vous prenez en effet une boucle constituée avec une série de photogrammes avec intervalle. Les possibilités de jouer avec le décalage, font que le procédé peut se compliquer à l’extrême dans cette première direction c’est-à-dire que vous pouvez même obtenir à la limite des surimpressions, des superpositions de la série, de votre série de photogrammes à des moments différents. Par exemple une surimpression de la fin de la série sur un autre moment ; donc le procédé de la boucle là vous permet des phénomènes d’échos, mais des phénomènes de surimpressions. »

C’est à se demander si Gilles Deleuze ne désire pas ce petit GIF-là. Et le cours continuant, le trouble s’accentue :

« Or un tel procédé l’atteint d’une perception moléculaire, tout ça avec les procédés : la boucle, l’espace granulaire, vous voyez, le photogramme qui serait vraiment, le photogramme, traité comme molécule cinématographique, le procédé de la boucle, l’espace granulaire tout ça, (…) pour trouver un fameux « espace granulaire » dont certains américains ce réclament à savoir l’espace pointilliste de « Seurat » du type de cinéma structurel qui connaissent très bien « Seurat » et qui pensent par leur procédé de re filmage obtenir une espèce d’espace à grain ou bien ce qui se passe aussi en musique à la même époque, à savoir un procédé musical qui est celui des boucles avec possibilité de servir des intervalles et de jouer des intervalles de telle manière que l’on puisse obtenir des sur impressions, des superpositions de deux moments différents »

Il parle de détruire la surface de l’image pour donner une granulite, ce qui est l’exact rendu de l’indexation des couleurs GIF. La compression du GIF, lorsqu’on veut optimiser l’affichage de l’animation, produit très vite une trame grossière extrêmement visible qui évoque en effet le pointillisme. Les Internantes sont habitués à ces étranges petites trames qui parsèment les animations GIF. Ensuite, après avoir évoqué Vertov et l’Homme à la caméra, Gilles Deleuze reprend de plus bel dans son évocation nécessairement involontaire du GIF :

« Si on définit très grossièrement l’image vidéo comme étant non plus comme une image analogique, mais une image codée, comme une espèce d’image digitale et non plus analogique »
Gilles Deleuze, Cinéma, cours 8 du 26/01/82, transcription de Hamida Benane.

Au-delà de l’aspect fortuit de la comparaison, et de l’amusement à évoquer un cours de Deleuze sur le cinéma à propos de ce qui semble son extrême avatar, cette confrontation peut aussi nous interroger sur la valeur expressive qu’une technique apparemment très limitée pourrait avoir si l’on change de regard sur elle. Si Gilles Deleuze désire une sorte de simplification à l’extrême du cinéma, c’est pour, par décantation en quelque sorte, « comprendre » son essence. Et il est vrai que le GIF, comme cinéma minimum, est un excellent moyen d’aborder la compréhension de l’animation en général.

3.5.7 La boucle GIF dans le Desordre(.net)

À cette adresse : http://www.desordre.net/julien/wakka.php?wiki=StriDence
Philippe De Jonkheere publie plusieurs séries de photographies séquentielles du carrefour de la croix de Chavaux, Montreuil, vues de la salle d’attente du cabinet de son psychanalyste. Titrées « StriDence », ces photographies en série sont assemblées grâce au format GIF animé et programmé pour une lecture en boucle perpétuelle. La présentation invite à cliquer sur une image pour ouvrir une petite fenêtre qui s’anime. L’image d’accueil est accompagnée de cette légende qui explique le contexte de la prise de vue :

« Plusieurs petits films d’animation de la croix de Chavaux à Montreuil sur un enregistrement d’Albert Ayler (à moins que ce ne soit du Fred Frith) avec bouilloire électrique. Ce qui par ailleurs a l’air de fonctionner bien aussi avec le Boléro de Ravel. Finalement, Fred Frith va bien avec les cycles du lave-linge »

Les animations restituent l’activité fébrile de la circulation automobile de ce carrefour. Pour découvrir toutes les animations, le visiteur doit cliquer sur celle qu’il est en train de visionner, car elle lui montre nécessairement toujours le même très court cycle d’actions. Ce clic lui permet donc de passer d’une animation à une autre, à une autre boucle qui radote très vite, invitant le visiteur à cliquer encore. Ainsi, la succession d’animations finit par créer un effet narratif. L’étrange cinéma obtenu est donc un enchaînement de boucles. Le jeu de la boucle, qui semble s’opposer au cinéma, comme répétition d’un temps très court, est contredit par la succession des boucles représentant des séquences de temps différent. Nous sommes en présence d’un film qui résiste à sa linéarité, qui refuse de défiler sur une ligne analogique au déroulement du temps, qui s’enroule sur lui-même constamment, et qu’il faut « zapper », « pousser », « provoquer » pour obtenir la succession des plans habituelle à la narration cinématographique. Peut-on y voir une similitude de structure avec la parole en résistance de la séance psychanalytique, avec le ressassement des souvenirs, avec le sifflement ondulé de la bouilloire électrique et les cycles du lave-linge, ou enfin avec la rumination mentale de toute personne piégée dans une salle d’attente ? Le sort de la boucle d’image comme forme fermée et répétitive semble vite « bouclé ». Mais elle permet malgré tout des fantaisies inattendues. Une chaîne de boucles différentes, comme ici, n’est plus une boucle, puisque le cycle de chacune des animations est brisé par l’action du lien, arrêté d’autorité dans sa rotation folle, mais un enchaînement de plans sur un axe syntagmatique classique.

3.5.8 Images bouclées dans WebObjet

Le site WebObjet joue aussi à la boucle à bien des niveaux. Déjà, le titre de la page racontant l’année universitaire « ça recommence comme ça » semble évoquer un cycle biographique, et donc une boucle symbolique dans le récit de ma vie que construit l’ensemble du site. Ensuite, nous verrons dans le chapitre suivant comment le jeu entremêlé du réseau hypertextuel fabrique des boucles potentielles de lecture. Mais l’image animée grâce au format GIF est trop séduisante à bien des égards pour ne pas être présente dans WebObjet. Je l’utilise plusieurs fois comme « commentaire visuel » du discours principal. Par exemple, lorsque j’évoque mes premières expériences de Web-Art de la fin des années 90, j’installe des liens qui mènent directement à ce dont je parle. L’une des caractéristiques mêmes du médium numérique est qu’une pièce déjà ancienne puisse être là, égale à elle-même, comme réactualiser dans le nouveau contexte d’un nouveau site. Dans l’exemple qui suit, la pièce n’était plus en ligne depuis longtemps, datant d’une ancienne version de mon premier site Bonobo.net. Il a suffi que je la replace sur le serveur de WebObjet pour la rendre de nouveau disponible. Mais dans le cas d’une pièce encore visible sur le réseau, il aurait suffi, encore plus simplement, que l’instruction « ouvrir la fenêtre » pointe sur l’adresse de la pièce, ou qu’elle se trouve hébergée dans le monde. Pour ce premier exemple, au tout début de la page « ça recommence comme ça », on découvre vite une première languette de couleur qui traverse la colonne de texte. Il suffit de cliquer sur cette languette bleue, de la largeur de la colonne de texte, pour découvrir « du ciel bleu au dessus de ma tête », pièce de Web-Art de 1999 qui semble se présenter au premier abord comme un monochrome carré de 400x400 pixels, intégralement bleu et animé d’une légère fluctuation de luminosité rotative. Ce carré de couleur est accompagné dessous de trois lignes de légendes expliquant le contexte géographique et temporel de la création de l’image :

« Animation réalisée avec 10 reproductions de l’unique photographie numérique du ciel au dessus de ma tête le 15 décembre 1999 à 12 heures, exactement cinq heures avant la tempête de neige. » L’animation résolument minimaliste se présente donc comme une fluctuation de nuances de bleu ciel en rotation. Une abstraction bleue qui ne peut éviter d’évoquer les monochromes d’Yves Klein.
L’image seule est une abstraction sans référence à une représentation, un simple dégradé animé, mais le texte de la légende vient expliciter l’ensemble et changer la perception de la nature du carré bleu. Nous savons maintenant que ce bleu vibrant est composé d’une série créée à partir d’une seule et unique photographie dupliquée. Cette boucle GIF fabrique donc du temps à partir de la saisie d’un instant unique. Il y a bien une tromperie avouée. Ce petit GIF interroge la photographie, le temps et la perception que nous en avons. Il n’y a à priori pas d’intérêt à prendre le ciel vide au dessus de sa tête, le vide uniforme pouvant ne pas passer pour un sujet photographique. L’intérêt est si faible qu’il est impossible de différencier une photographie de ciel bleu d’un léger dégradé synthétique créé par la machine. C’est la légende, encore une fois, qui ramène l’image dans le domaine du « témoignage », qui recréé simplement le lien avec le ciel…

Il faut, pour créer l’illusion du temps, plusieurs images consécutives. Il n’y a pourtant ici qu’une seule image subissant une rotation à 90° à chaque intervalle. Pourquoi créer du temps « artificiel » ? N’est-ce pas la nature de tout temps cinématographique d’être artifice ? L’animation montre que seule compte la succession des photogrammes, et non la nature de l’image pour reproduire l’expérience du temps. Ce carré est un tout petit dispositif intriguant par le jeu de confrontation entre un GIF épuré et un texte descriptif. En fait, il y avait de ma part l’envie de provoquer un choc poétique entre le minimalisme de l’image et la précision de la description, entre le vide sémantique de l’image et la surcharge sémantique du texte. Entre la tromperie de l’image et l’aveu du texte, pour réaliser quelque chose comme un « Web-haïku ».

Le deuxième exemple d’animation en boucle dans WebObjet se trouve à quelques lignes du premier. Selon la même présentation, une bande fine servant de bouton, on peut si l’on en a la curiosité découvrir une animation au format GIF simplement accompagnée du titre de la fenêtre : « lune ». Cette animation en boucle est une illustration paradoxale de la phrase « qu’il me faut remonter jusque sur le plateau, seul, sur ce décor triste ». À pied, je grimpe donc lentement le long d’un rempart. Pour illustrer la phrase au premier degré, j’aurais pu faire une succession de photographies à intervalle régulier, réaliser ainsi le film de cette ascension. Mais il aurait dû se jouer une seule fois et s’interrompre, sinon l’ascension aurait repris en bas à chaque boucle, en Sisyphe numérique. Je voulais plutôt obtenir un effet long et lancinant.
Au fur et à mesure de l’ascension, la nuit tombant, la lune se faisait plus présente, face à moi, comme indiquant fixement le but de ma marche. Je me suis arrêté et j’ai pris une série de clichés en décrivant un cercle autour de la lune prise comme axe déporté, réalisant ainsi un mouvement circulaire perpendiculaire à ma montée qui matérialise d’une certaine façon une surface, un écran, que le vecteur de ma trajectoire percerait. Une fois animé, le paysage semble tourner autour de la lune qui reste le seul point fixe, aussi fixe que mon regard sur elle le long de cette ascension. Un tout petit GIF pour faire tourner le monde, et moi, autour de l’astre… Les trois exemples cités au-dessus mettent en valeur les limitations mêmes et du format digital GIF, et de la boucle d’image et pourtant il semble qu’on puisse tirer parti de ces contraintes pour en faire un véritable moyen d’expression.

3.5.9 Boucle dans le récit hypertextuel

« Chinois » de Philippe De jonckheere, une des innombrables rubriques de son site desordre.net, est un véritable roman hypertextuel qui joue à rendre le lecteur prisonnier du récit dont il pourrait ne jamais sortir s’il en accepte les règles. Un texte d’avertissement reproduit ici en explique le fonctionnent : http://www.desordre.net/textes/romans/chinois/index.htm

Dans ce roman, il n’y a donc pas de boucle « simple » à proprement parlé, mais un système global de renvoi à d’autres parties du texte qui fini par boucler l’ensemble du récit sur lui-même, proposant une infinité de possibilités de construction du récit qui évoque les propositions de J. Cortazar dans son roman « Marelle » (Imaginaire Gallimard).
La boucle est tortueuse, mais bien réelle. Elle est concrétisée par l’ensemble du roman dont on ne peut plus sortir, comme dans le labyrinthe, car on va finir par repasser par un texte déjà lu en ayant finalement l’impression de « tourner en boucle ». Le système créé une enceinte symbolique autour de cette partie du site, puisqu’on revient toujours au récit, à la manière du dragon Lindworm [8] des mythologies nordiques qui encerclent la maison de la jeune Phora (ou Thora), fille du roi Götaland, en mangeant sa propre queue. Sur cette stèle, le Dragon Lindworm est représenté comme encerclant un territoire et occupant l’espace de ses circonvolutions secondaires, donnant une image symbolique assez juste du récit hypertextuel, réseau complexe bouclé sur lui même.

3.5.10 Boucle littéraire ?

À première vue, on voit mal comment la littérature aurait pu proposer une boucle, sinon sous la forme d’un récit cyclique. Et pourtant, bien avant les excentricités expérimentales des oulipien [9], ces « rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » selon leur propre définition, un auteur ayant le plus grand mal à rester dans le rang, Laurence Sterne [10], surprend par son invention. Son énorme roman atypique « Vie et opinions de Tristram Shandy » s’amuse de tout, de la vie et du cadre trop rigide à son goût du roman du XVIIIe siècle. Jamais avant lui personne ne s’était autant amusé à jouer avec le livre. Comme le rapporte Henri Fluchère :

« L’architecture de l’ensemble (que l’on peut, si l’on veut, qualifier provisoirement de baroque), et la distribution capricieuse des parties sont pareillement tributaires. La bizarrerie de cette « personnalité » […] s’y reflète à chaque pas, dans les détails de structure, comme dans les faits matériels rapportés, ou l’angle sous lequel on l’envisage. Elle règle aussi bien la disproportion des différentes parties de l’histoire […] et l’extrême irrégularité des chapitres que la dispersion échevelée des thèmes et des développements. »
Henri Fluchère, Laurence Sterne de l’homme à l’œuvre, Biographie critique et essai d’interprétation de Tristram Shandy, Bibliothèque des idées, Gallimard éditions 1961.
Nous sommes donc en présence d’une œuvre d’une rare liberté de ton, de sens et de forme qui s’amuse à souhait à jouer avec le lecteur. Il fallait l’audace d’un tel auteur pour proposer et inventer une manière de « boucle de lecture ». Laurence Sterne, ou plutôt Tristram Shandy comme narrateur s’adresse à souhait à son narrataire [11], conformément à une habitude littéraire très répandue avant lui. En fait, il s’adresse même à « une foule de lecteurs » [12] qu’il se pique de mettre à l’aise au chapitre IV du livre I et qu’il classe très vite par genre « espérons que le lecteur mâle… » (chapitre XX), indication qui nous orientera sur le sens de son jeu, puisque c’est dans ce même chapitre XX du premier livre qu’il s’amuse à jouer un tour à sa façon à son potentiel « narrataire féminin » qu’il interpelle vivement :

 » Comment avez-vous pu, madame, lire avec si peu d’attention le précédent chapitre ? »
Voilà donc la lectrice brusquement stoppée dans sa lecture et renvoyée à elle-même, comme sortie du livre. En fait s’installe un dialogue entre cette lectrice peu attentionnée et notre narrateur. Nous pensons avoir réintégré l’espace diégétique de la lecture. mais Tristram insiste, et :

« Voilà précisément, madame, ce dont je vous accusais ; en guise de punition vous allez revenir en arrière aussitôt (j’entends quand j’aurai fini ma phrase), pour relire ce chapitre. »
Et voilà notre narrateur autoritaire obligeant toute lectrice à relire le chapitre… sans autre indication, et très sérieusement, ce garnement « piège les femmes à l’intérieur de son livre ». Si nous jouons au même jeu que lui, avec la même logique qui lui fait dire qu’il est en train de DIRE la phrase que nous sommes en train de LIRE, et qu’ainsi arrêter la lecture serait lui couper la parole, nous pouvons imaginer une tout aussi fantaisiste femme obéissante acceptant la misogynie débonnaire de notre auteur du XVIIIe siècle, tournant en boucle du début à la fin du chapitre XIX de ce livre étrange. En fait, il ne la condamne qu’une seule fois, puisqu’il espère la revoir et prévient même :

« Si j’ai imposé ce châtiment à ma lectrice, ce ne fut ni par tyrannie, ni par cruauté, mais par le meilleur des motifs — je ne m’en excuserai donc pas à son retour »
Il joue ensuite quelque temps avec les nerfs de sa lectrice/narrataire préférée, avant de dévoiler enfin le moteur de la cruauté :

“Espérons que le lecteur mâle n’a pas laissé échapper, mainte indication aussi curieuse que celle par quoi l’étourderie féminine nous fut révélée…”
Une étonnante boucle littéraire motivée par une solide misogynie sûre de ses certitudes sur le cerveau des femmes. Bien sur, nous sommes chez Tristram Shandy, et il ne faut jamais rien prendre au sérieux, le jeu lui-même étant trop appuyé pour ne pas être ironique. Mais ce livre est si plein de considérations sur la longueur des nez, dont le sien aplati à la naissance, et de castrations, symboliques comme le doigt de l’accoucheur, ou ratées de peu avec le châssis à guillotine d’une fenêtre, qu’on pourrait se demander si cette boucle-là n’est pas juste une basse vengeance.

Malgré tout, cette boucle littéraire entraîne qui veut dans sa course. Elle ne mène pas le lecteur ou bon lui semble comme nos structures numériques autoritaires qui peuvent bien nous perdre dans la toile du réseau d’un simple clic, apportant la confusion dans nos lectures et dans nos consultations, comme les serpents de mer démembrant les fils de Laocoon [13].

3.5.11 Séduction de la boucle

Une boucle de son, d’image ou de mouvement exerce toujours une étrange fascination. Elle fixe une attention qui pourtant attend toujours « qu’il se passe quelque chose de nouveau ». Pourquoi joue-t-elle le mouvement si c’est pour le radoter ? La boucle ne semble pas être une forme anodine. Elle invite à un voyage elliptique nous ramenant à tout ce qui structure le temps, le ressassement, la rengaine, le leitmotiv, et toutes les symboliques du cycle, base des mythologies humaines, des astrologies, de l’astronomie, et des structures de nos temps les plus intimes aux plus collectifs, jusqu’à la sensation de déjà vu — décalage infime entre la perception et la conscience — à l’ensemble des circonvolutions de nos humeurs, la boucle est en nous, nous structurant, bien au-delà d’un jeu, dans nos battements de cœur, dans notre poitrine qui doit revenir au même point, et n’a rien de l’apanage d’une technique, d’une technologie, d’une structure qui serait hors nous et si étrangère qu’on devrait s’en défier. Il y a une jouissance de la boucle en art, jouissance du rythme, qui vient d’une intimité, rassurante, de ce retour des choses égales à elle-même, désir de notre propre perduration, nécessité de notre ipséité. La boucle exerce une étrange fascination, elle retient l’attention et séduis par sa monotonie même, par ses capacités hypnotiques. Elle fait le lien entre toute machine et nos propres machineries intimes. Cet effet de la boucle fétichise le mouvement, le transformant en objet de fascination fini, et c’est à se demander si une boucle est véritablement mouvement, ou son antithèse, puisque contredisant la flèche du devenir.

Notes

[1] voir l’article « ostinato » du Dictionnaire de la musique d’Honneger, Bordas, Paris 1970

[2] À noter une œuvre récente d’un artiste numérique reprenant le titre de Satie : « Vexation 1 » d’Antoine Schmitt, pièce pour ordinateur, hauts parleurs, algorithme comportemental, mais non interactif. « Vexation 1 est une installation non interactive, conçue pour être videoprojetée sur un mur ou montrée sur un écran d’ordinateur (ordinateur, clavier et souris cachées), dans un contexte d’exposition. Des hauts parleurs de qualité sont nécessaires, le son est spatialisé. La durée est infinie, il n’y a pas de fin. Il doit être montré comme une peinture qui émettrait du son. »

[3] CPU : Central Processing Unit, « Unité centrale de traitement ».

[4] Toute tâche d’un ordinateur est définie par un séquençage du temps, l’explique cet extrait d’un livre de Bernard Goossens, Architecture et micro-architecture des processeurs, Chapitre « le cadencement de la micro-architecture », éditions Springer 2002, page 301 : « Jusqu’ici, nous n’avons que très épisodiquement parlé de cycle du processeur. Cela montre bien que ce paramètre est une caractéristique de l’implantation indépendante de l’architecture. Pour que le processeur exécute les programmes le plus rapidement possible, il faut le cadencer le plus vite possible. Le cadencement fixe le débit des machines en fixant l’unité de temps de leur fonctionnement. Il ne serait pas judicieux de fixer la largeur de la période de traitement des instructions (ce qui détermine la cadence) sur le travail à effectuer parce qu’il varie avec le type d’instruction. Il est préférable de découper le travail de traitement de chaque type d’instruction en plusieurs phases de durées égales et de fixer la période avec cette durée. »

[5] Nous n’allons pas parler ici de la boucle javascript utilisée comme déclencheur conditionnel, une fonction se répète jusqu’à ce qu’une condition soit vraie. Instruction javascript : « La boucle do/while exécute une instruction de manière répétée jusqu’à ce que l’expression de test prenne la valeur booléenne vraie. Elle est comparable à la boucle while, à la différence prés que la condition de boucle apparaît (et est testée) à la fin de la boucle. Cela signifie que le corps de la boucle est exécuté au moins une fois. » Page 227 Webmaster in a nutshell, manuel de référence. O’Reilly éditions. On voit ici comment la boucle ne sert pas pour elle-même, mais comme élément-temps permettant de temporiser une action secondaire. Elle n’est utilisée ici que comme temporisateur, comme interrupteur à retardateur, en quelque sorte. Celle qui nous intéresse, simple répétition sans fin d’un processus, mais autrement plus visible, puisqu’elle constitue une des manifestations majeures du temps sur Internet dans sa version Javascript : « L’instruction while correspond à une boucle de base. Elle exécute une instruction de façon répétée tant que l’expression du test de continuité obtient la valeur booléenne vraie. » Page 229 Webmaster in a nutshell, manuel de référence. O’Reilly éditions.

[6] Il s’agit d’un mot de grec ancien « οὐροβóρος », latinisé sous la forme uroborus qui signifie littéralement « qui se mord la queue ».

[7] Le Graphics Interchange Format (littéralement « format d’échange de graphiques »), plus connu sous l’acronyme GIF (jif), est un format d’image numérique couramment utilisé sur le World Wide Web. GIF a été mis au point par CompuServe en 1986 pour permettre le téléchargement d’images en couleur. Ce format utilise l’algorithme de compression sans perte LZW, nettement plus efficace que l’algorithme RLE utilisé par la plupart des formats alors disponible (PCX, ILBM puis BMP). (Source Wikipédia).

[8] Légendes de Ragnar Lodbrok, Suède.

[9] Oulipo : http://www.oulipo.net/. L’Oulipo, acronyme d’« ouvroir de littérature potentielle », est le nom d’un groupe littéraire et d’un ensemble de pratique. l’Oulipo est une association fondée en 1960 par l’écrivain et poète Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais, d’abord institué sous le nom de SLE (Sélitex : séminaire de littérature expérimentale). La première réunion de l’Oulipo eut lieu le 24 novembre 1960. Les membres se réunissent régulièrement pour travailler sous « contraintes ». l’Oulipo s’est fixé plusieurs objectifs regroupés en deux courants : — un courant synthétique, chargé d’imaginer et d’expérimenter des contraintes littéraires nouvelles — et un courant analytique, chargé de rechercher les « plagiaires par anticipation ». Plus clairement, le but est d’étudier les œuvres du passé à la lumière des nouveaux moyens créés par le courant synthétique. (Source Wikipédia)

[10] Laurence Sterne, écrivain né le 24 novembre 1713 en Irlande et mort en 1768. Auteur du célèbre “The life and opinions of Tristram Shandy, Gentleman”, en français aux éditions GF Flammarion dans une traduction de Charles Mauron, et nouvellement réédité (2004) dans une nouvelle traduction de Guy Jouvet aux éditions Tristram. La traduction citée dans le texte est l’ancienne et la plus répandue de Charles Mauron.

[11] « au sujet de l’instance du narrataire. On sait que le terme, qui apparaît en particulier sous la plume de Roland Barthes dans la seconde moitié des années soixante, qui trouvent à se théoriser en France dans le travail narratologique de Genette, et sous la plume des Anglo-saxons par exemple chez Gerald Prince qui a beaucoup contribué à sa promotion, sert à remplir une lacune, un manque lexicologique, à dissiper un trouble, une confusion entre deux instances jusque-là homonymes, et dont l’homonymie risquait de conduire à leur assimilation : l’instance du « lecteur » représenté dans le texte, celui que le narrateur volontiers interpelle sous le nom de « lecteur », ou sous une deuxième personne, qu’il met en scène dans sa lecture, voire auquel il prête une voix, un monologue intérieur, des objections ou des questions directement formulées ; et l’instance du « lecteur » réel. ». Christine Montalbetti, Narrataire et lecteur : deux instances autonomes, Cahiers de Narratologie, nº 11 Figures de la lecture et du lecteur. http://revel.unice.fr/cnarra/document.html?id=13.

[12] « Un même texte peut s’attribuer une figure de récepteur unique comme envisager une pluralité de récepteurs dont il distinguera les manières de lire, par exemple selon une distinction de sexe (lecteur, lectrice) ou d’origine géographique (lecteur parisien, lecteur provincial) ». Christine Montalbetti, Narrataire et lecteur : deux instances autonomes, Cahiers de Narratologie, nº 11 Figures de la lecture et du lecteur http://revel.unice.fr/cnarra/document.html?id=13.

[13] Laocoon : Fils du roi Priam et d’Hécube, ou bien d’Anténor, ou encore de Capys et de Thémisté suivant d’autres traditions, Laocoon est prêtre de Poséidon (ou d’Apollon). Laocoon est le seul Troyen se méfiant du célèbre Cheval de Troie. Des serpents de mer attaquent ses fils et les démembrent. Laocoon meurt en tentant de les défendre, ce qui décide les Troyens à faire entrer le Cheval dans l’enceinte de la ville. C’est une figure traditionnelle de l’homme en proie à des forces étouffantes. Référence : Ovide, Les métamorphoses, Folio.