3.7.1 Qu’est-ce que le quotidien ?
Pour aborder ce quotidien, nous ne ferons pas l’économie de ces deux citations :
« Parler, lire, faire la cuisine, habiter, se promener, conduire la voiture, se raser et nouer les lacets de ses souliers, voilà des pratiques quotidiennes. Exercer des responsabilités, transférer ses connaissances en enseignant, aimer, dans le bonheur et dans l’angoisse, mener téléologiquement le projet de sa vie, voilà encore des pratiques quotidiennes. »
Herman Parret, Le sublime du quotidien, John Benjamins, Publishing Company 1988, page 17.
« Quotidien, du latin quotidien, chaque jour, connote certainement le diurne comme opposé au nocturne : le quotidien fourmille d’activités qui sont repérables à la lumière du soleil ; (…)Quotidien connote également l’itérativité, la répétition, et l’activité quotidienne n’est pas un événement unique.(…) Toutefois, il y a, semble-t-il, une distinction supplémentaire à faire ; les pratiques quotidiennes sont homogènes, non systématiques, sans diachronie structurale (on se souvient que l’agencement structural est une condition sine qua non du théâtre tragique chez Aristote). Le quotidien est « tout ce qui parle, bruit, passe, effleure, rencontre » (Michel de Certeau), c’est la « prose du monde » (Merleau-Ponty), c’est l’événement dû au hasard de la circonstance, mais ces événements sont des milliers et ils sont tous pareils. C’est bien ainsi qu’ils manifestent de l’itérativité : c’est l’itérativité non téléologique d’une multitude d’événements. »
Herman Parret, Le sublime du quotidien, John Benjamins Publishing Company 1988, page 18.
Voilà qui définit parfaitement notre objet et du même coup, évoque les chapitres précédents de ce mémoire. En effet, il est temps de s’interroger sur les quelques objets abordés dans ce chapitre des dispositifs expressifs pour commencer à esquisser une manière de conclusion…
Jouons, ce matériaux quotidiens c’est : la description de nos tâches quotidiennes itératives de nos rituels intimes ou sociaux qui se boucle en habitude chaque jour qui passe brisé seulement par le chapelet dérisoire des petits hasards accident et rencontres qui pimentent l’ennui de nos vies trop[ *imbriquées pelote des interactions sociales ordinaires qui provoquent l’envie de tourner la page de biffer d’un geste leste la liasse des petits contrats qui nous engage…
Arrêtons de jouer, le quotidien est : imparfait, sale, impure, chaque jour biffé de cette biffure affichée à l’écran qui trahi l’existence « réelle » de l’auteur, mais d’un auteur comme n’importe qui, un auteur faillible, un auteur commun, comme un, puisque « l’Homme quotidien n’a rien à voir avec les hommes de génie, cette classe d’homme qui excellent par leur supériorité et leur productivité… » (Encore Herman Parret). Alors que le héros ne change pas d’avis, nous si, chaque jour, pour mille choix dérisoires…
3.7.2 Esthétiques du quotidien : matériaux/dispositif
Il faut préalablement s’interroger sur les relations entre récit du quotidien, et récit de l’intime. L’intimité [1], comme tout ce qui n’est pas montré et dit dans l’espace public, fait partie de notre quotidien. Tout ce qui est quotidien n’est pas intime, prendre le métro par exemple, mais ce qui nous est intime fait généralement parti de notre quotidien, toute qualité « exceptionnelle » faisant sortir de la sphère de l’intime, et de la sphère du quotidien.
Le quotidien serait intériorité, intimité, proximité, répétition, et ennemie du spectaculaire…
3.7.2 A — Matériau
Le quotidien est un matériau, et en cela, si l’Internet semble en abuser, il n’en a pas l’apanage. Comme matériaux, il est par exemple un constituant du roman réaliste. Comme matériaux, il a une esthétique qui sort tout art qui le met en scène du cadre de l’idéalisme, du symbolisme, de l’allégorie : l’esthétique même du quotidien.
Gestes, décors, détails composent le matériau « quotidien », comme autant de superflus au récit qui viennent rendre tangible un monde fictif en créant des passages entre l’idéal de la représentation et le concret du regardeur/lecteur.
Faire l’historique du quotidien comme matériaux artistique ou littéraire est une tache immense qui recoupe pour beaucoup l’histoire de la libération de l’expression de soi. L’inscription du « quotidien » dans l’œuvre a été un enjeu majeur de nombreux mouvements esthétiques. Dans la littérature, nous pourrions croiser les lettres de Madame de Sévigné [2], les anecdotes de Sterne [3] que nous retrouvons là pour le plaisir, les confessions de Rousseau [4], l’ensemble de la description dans le roman réaliste [5] du XIXe siècle (comme évoquer dans le chapitre sur la description), la recherche de Proust [6], l’ensemble de la littérature égotique du XXe siècle, et jusqu’à Christine Angot [7], inscrivant par le menu les petits riens de sa vie jusqu’au carambolage de celle-ci avec le livre suivant. Dans le domaine des Arts plastiques, on peut citer les scènes quotidiennes des fresques antiques, Rembrandt [8] peignant sa femme au bain, sujet antispectaculaire qui affirme haut et fort l’autorité du peintre sur le choix d’un sujet qui n’importe qu’à lui, contre la grande « médiation culturelle » qu’est toute œuvre classique. La nature morte, ce « genre » qui s’émancipe de l’allégorie pour présenter de simples objets en soi, l’évanescente peinture de Chardin [9], bien sur les réalistes du XIXe, encore, qui voulaient « actualiser » le sujet, les impressionnistes avançant d’un cran dans l’intimité du temps, la sourde présence des intérieurs de Hammershoi [10] dont on retrouve une évocation chez Bergman [11], et pour évoquer le cinéma maintenant, le réalisme italien, rempli d’objet, décors, « gens normaux », d’interpellation, d’accent, d’inutile arrière-plan, le cinéma de Rhomer [12]… et un cinéma asiatique [13] pour qui les rituels quotidiens sont souvent un véritable enjeu dramatique, et même le cadre d’une rédemption de l’individu-héros cherchant à réintégrant un temps normalisé (ce qui pointe une contradiction. L’expression du quotidien serait expression individuelle en occident et expression de la norme sociale en orient).
Même si rien n’est jamais pur, l’esthétique du quotidien identifie un point de tension entre des groupes esthétiques antagonistes : le classicisme (et son néo), le symbolisme, l’orientalisme, les abstractions, le cinétisme, le conceptuel, le minimalisme, etc. n’aiment généralement pas le quotidien… à l’opposé s’en nourrissent le réalisme (et les nouveaux), l’impressionnisme, l’expressionnisme, tous les POP, les arts sociologiques, les nouvelles figurations… Le quotidien, qui est toujours « de quelqu’un », entache les « arts impurs » qui acceptent la compromission de la subjectivité, qui ne sont pas pure raison/pure culture/pure forme, mais inextricable implication de l’individu créateur dans son œuvre.
3.7.2 B — Dispositif
Mais sur Internet particulièrement, le quotidien c’est aussi ce qui qualifie le mieux LE dispositif technique.
Comme superdispositif, l’Internet veut offrir à tous la capacité de publication instantanée de n’importe quoi sur un réseau mondial. Cette capacité de publication instantanée permet donc une publication quotidienne… et ce qui permet, oblige…
Ce n’est que ça et rien d’autre, l’Internet ! Ce n’est pas un « média » traditionnel, ou « l’autre média » dont les autres médias parlent pour en désactivé la dangerosité (pour eux), c’est la facilité de publication immédiate et mondiale de n’importe quoi par n’importe qui, comme ça, comme une tâche quotidienne des plus « naturelles », comme un acte normalisé faisant partie du quotidien de chacun, comme on sort dans la rue et parle avec son voisin… et cette possibilité du quotidien structure le temps de la publication, il en détermine l’identité temporelle. C’est ça, cette machine démocratique à publier, qui, par le confort, la facilité, la « convivialité » (terme qui revient constamment sur Internet et qui désigne « facilité d’usage », et non le sens premier), produit une esthétique spécifique, une véritable « esthétique de la publication quotidienne ».
Le dispositif est en place. Après un premier temps qui demandait quelques connaissances techniques pour publier, des entreprises offrent maintenant des espaces préformatés d’expression « libre », laissant tout un chacun choisir s’il veut dire, ce qu’il veut dire, quand il veut le dire, et quand il veut arrêter de dire…
Ce quotidien structurant est-il bien de même nature que les dispositifs des chapitres précédents qui offrait une possibilité d’expression ? Mais avant de tenter de répondre à une question qui pourrait déjà engager la conclusion de ce mémoire, prenons acte de l’expérience…
3.7.3 Desordre.net au quotidien
La partie la plus vivante du site désordre, celle qui reçoit évidemment le plus de visite, s’appelle le « bloc-notes ». Cette rubrique ne correspond pas complètement à l’anatomie du Blog, mais c’est la rubrique qui y ressemble le plus. L’auteur y tient son journal avec une grande régularité depuis 5 ans. C’est donc cette rubrique-là qui donne le tempo de l’ensemble du site comme le signale Marie Serindou dans son exploration quasi exhaustive de ce site :
« La grande fréquence des interventions et des mises à jour renforce les liens avec le visiteur qui revient dans le site et joue un rôle important dans la pérennité du site. L’implication de Philippe De Jonckheere donne une dimension intime au site Desordre.net et peut créer un certain attachement. On peut peut-être le voir comme un organisme dont non seulement on ne voit pas les contours, mais qui se développe tous les jours. »
Marie Serindou, expertise du site Desordre.net, Master CPI, 2007.
Si le Desordre est « attachant », ce n’est (malheureusement peut-être) pas grâce à la publication de grand texte de fiction, ce n’est pas grâce aux jeux nombreux, ou grâce à la surprise du dispositif général de perdition. Non, c’est grâce au « bloc-note » dans lequel son auteur s’exprime quasi quotidiennement. Ce qui fascine, c’est ce dispositif qui offre une façon inédite de « marcher sur les traces encore chaudes » de quelqu’un. Si le quotidien est l’expression majeure d’Internet, c’est bien parce que le dispositif de publication instantanée permet ça, la synchronisation de la publication et de la lecture, et donc, l’actualisation de ce qui est lu.
Ce qui fascine, dans le bloc-note, comme dans tous les blogs, c’est cette « actualité » de l’acte de lire l’autre qui n’a d’ancêtre que dans le correspondant de voyage des journaux ( le dernier métier d’écriture de Rimbaud [14]). Chaque vie est un voyage, et chaque vie fascine parce qu’elle n’est pas la sienne. Ainsi, chaque jour qui passe, la vie de Philippe De Jonckheere s’inscrit dans son bloc-note, et chaque jour des milliers de gens lisent, non ce qu’il « écrit », ce qui ramènerait un jugement esthétique, culturel, mais ce qu’il vit, quelle que soit la forme de l’écriture. Le lecteur, s’il n’avait pas la sensation du témoignage d’une vie « réelle », ne lirait simplement pas.
3.7.4 WebObjet au quotidien
La grande page « ça recommence comme ça » est le premier endroit ou je fais usage de ce nouveau privilège de la publication quotidienne. Elle permet de lire maintenant une année entière de ma vie, un an de microévénement, de réflexions et d’humeur. Ces morceaux de récits datés et assemblés à la suite ont donc valeur de témoignage sur des moments précis de mon existence.
Le deuxième lieu est le blog ouvert à la fin de l’année universitaire, qui vient continuer et remplacer la page-déversoir unique de « ça recommence comme ça ». Ce blog répond à la morphologie exacte d’un blog. Il en a tous les organes : la publication anté-chronologique, l’agenda, la possibilité pour les internautes de poster des commentaires, l’archivage des anciens billets…
Pour répondre à ce dispositif contraint du Blog, et pour le mettre en lumière, BlogObjet propose une présentation alternative « AntiblogObjet » qui inverse la publication, la « remettant à l’endroit » d’une certaine manière, et donc permettant de lire les billets dans l’ordre chronologique. Ces trois espaces de publications quotidiennes, la grande page, le BlogObjet et l’antiBlogObjet, semblent à priori publier le même genre de texte, et devrait donc susciter la même écriture. Et c’est là que l’expérience est riche d’enseignement. Dans « la grande page », en aillant l’air de répondre a la morphologie naturelle de la page HTML, je transgresse malgré tout un dogme qui impose d’afficher en tête la dernière chose écrite, pour aider le lecteur a accédé à cette « écriture actualisée » qui s’impose sur le Net. En m’entêtant à faire couler le texte dans le sens chronologique, j’impose une lecture longue, ou une reprise de lecture problématique.
J’ai compris ce que représentait le dispositif de la grande page quand je suis passé ça la forme du Blog. J’ai été « brutalisé » par le blog, par la scansion en billet, par la mise en retrait du texte précédent, et j’en ai tiré la conclusion que la grande page, sa fluidité, et son sens logique était « pour moi », que cette disposition était confortable, incroyablement confortable pour moi, comme auteur, et qu’elle représentait quelque chose, une métaphore de mon temps, et m’incitait à écrire. Par contre, j’étais depuis l’origine du projet assez conscient que si c’était confortable pour moi, ça ne l’était pas du tout pour le lecteur. L’impression générale de la grande page est l’accès direct à un texte global, pouvant symboliquement se calquer sur le déroulé du temps. Le blog m’a demandé un temps d’adaptation, et un travail de deuil de la grande page, dans sa dimension monumentale.
Le Blog est pratique. L’Internaute atterrit sur l’actualité, sans avoir besoin de se poser de question. Il a sa pitance quotidienne de quotidien, là, à portée de clic, et bien rarement remonte le temps. Le Blog est la forme perpétuellement actualisée d’un temps consommé, ce qui explique le système de mise en archive peu ergonomique. Toute personne qui essaye de retrouver ce qu’il a lu ultérieurement dans un blog sait de quoi je parle.
Ainsi, si je voulais considéré mon récit, même tronçonné par le quotidien, comme une mise en archive de mon temps, comme un récit global donc, un « texte », je ne pouvais pas laisser les choses en plan, s’archiver dans les entrailles du blog, comme perdu. Et c’est ainsi que ce Blog propose un anti-blog, pour retrouver enfin l’intégralité du texte, du temps, du récit…
Le désir de ces grandes pages, de retrouver une intégrité du texte-temps correspond surement à un désir « d’identité comme ipséité » comme le dit Paul Ricœur [15], en opposition à une identité morcelée prête à être consommée. Ce « défaut d’ipséité » qui est le sujet d’une des pages secondaires de WebObjet. Mais là, je n’indique pas le lien… puisque je désire être lu.
3.7.5 Conséquences du quotidien comme dispositif
Dans les chapitres précédents, ce qui est exprimé grâce à une possibilité technique n’a pas été prévu par la technique. C’est ce qui semblerait permettre de transformer l’Internet en médium d’expression artistique. Il n’était pas prévu que la biffure exprime autre chose que la correction d’un texte scientifique, comme il n’était pas prévu que l’écriture exprime autre chose que la mesure des biens des Babyloniens.
Mais il semble qu’avec « Le quotidien », c’est le dispositif qui permet, comme une politesse, et non la volonté d’expression qui dévoie.
Ce dispositif « quotidien » va naturellement avoir tendance à se nourrir du quotidien comme matériau. En effet, comment nourrir un récit quotidien avec de l’exceptionnel ? On voit que le dispositif qui a l’air de « permettre » va pernicieusement contraindre et finir par orienter ce qui est publié. Il va tranquillement disqualifier la fiction, qui est le fruit d’un long travail de re-création à partir de matériaux divers, et progressivement disqualifier tout événement au profit du quotidien. Il va même transformer ces potentiels événements en matière quotidienne. Il va ériger l’expression de l’instant en valeur morale suprême d’un dogme du temps individuel exposé au collectif.
La contradiction entre quotidiens « valeur individuelle » et quotidiens « valeur normative » va se concrétiser dans l’usage du dispositif. Le sujet peut s’exprimer, chaque jour, et chaque jour, le médium réclame son dû, devenant le cadre d’une nouvelle servitude. Comme l’érige en règle le ZEN [16] qui sert d’arrière champ culturel a ce cinéma asiatique du quotidien évoqué plus haut, ce qui est quotidien est discipline, et « La discipline est un principe de contrôle de la production du discours. Elle lui (à l’auteur) fixe des limites par le jeu d’une identité qui a la forme d’une réactualisation permanente des règles. »
Michel Foucault, L’ordre du discours, Nrf Gallimard, page 38.
Ce tempo de la publication se nourrit du quotidien de l’auteur, et ce quotidien-là est la matière même de la vie de l’auteur qui n’est alors plus libre d’en disposer. Cette matière du temps de la vie est objectivée, utilisée et structurée par un dispositif d’exposition au monde inédit. La vie « première » — puisque l’auteur dispose maintenant d’une vie « secondaire », comme l’on dispose d’une résidence secondaire — est maintenant utilitaire, par une inversion des valeurs qui met l’acte d’exprimer au-dessus de celui de vivre, comme si l’écho était plus précieux que la voix. La philosophie du récit quotidien est utilitarisme. Elle n’est ni l’expression de l’être, ni celle d’un devenir, mais celle d’une morale (positive) du dispositif, une morale qui sourd d’elle-même, par la création d’une aspiration à « être dans ». L’envie d’y être est vite remplacée par la nécessité collective d’y être, une nécessité d’y « exister » qui advient par l’intériorisation des règles du dispositif…
Tout ce qui est dit là pourrait parfaitement se dire de n’importe quel cadre social. Il suffirait de remplacer dispositif par « ordre », pour obtenir « mais celle d’une morale de l’ordre social ». Et c’est bien là le secret de ce lieu étrange : l’Internet aime le quotidien puisqu’il est une société.
Il a été conçu comme tel, par-dessus, ou à travers, par infiltration dans la machine, mais il n’est que ça : société. Et si « dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée… » [17], ou est l’instance de contrôle ?