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Les articles

Ceci n’est pas une auto-fiction

A propos de l’Autofictif d’Eric Chevillard



Depuis un peu plus d’un an, Eric chevillard tient à jour un espace sur internet, qui a la forme contemporaine de l’empilement vertical, les derniers billets chassent ceux vieux de n+1 jours, et dont le titre, l’Autofictif, aura tout lieu de décevoir les amateurs de références autobiographiques, à moins qu’un tel lecteur soit particulièrement attentif et finisse par obtenir, en creux, en négatif, la forme parfaite d’un autoportrait de l’auteur de Mourir m’enrhume, Le Démarcheur, Palafox, Le Caoutchouc, décidément, La Nébuleuse du crabe, Préhistoire, Un fantôme, Au plafond, L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster, Les Absences du capitaine Cook, Du hérisson, Le Vaillant petit tailleur, Oreille rouge, Démolir Nisard, et de Sans l’orang-outan. Etant lecteur d’Eric Chevillard depuis quasiment ses débuts publiés aux Editions de Minuit, ayant lu ses livres, presque tous, à leur parution, il ne serait pas faux de penser que je suis un grand amateur d’Eric Chevillard dont j’apprécie plus que tout les improbables constructions dont les fondations sont toujours à la fois inattendues et profondément enfouies dans les sables mouvants de l’humour, ainsi les Absences du Capitaine Cook qui tente un inventaire des aventures que le Capitaine Cook auraient pu vivre si les choses n’en étaient pas allées très différemment. Et on voit bien quel genre de monde imaginaire est ici ouvert, dans lequel on peut décider arbitrairement de vivre au Plafond ou Sans l’orang outan, c’est-à-dire dans des univers qui sont davantage définis pour ce qu’ils ne sont pas que pour ce qu’ils sont vraiment, pour faire court on pourrait dire que les romans d’Eric Chevillard sont au coeur même de la fiction. Bien souvent ces constructions jouiront également d’une architecture à la belle rigueur formelle, ainsi dans Du Hérisson, figure dans chaque paragraphe, certains très courts, la locution lancinante « le hérisson naïf et globuleux », chaque paragraphe trouvant très rapidement après cette mention, la phrase restée en suspens, sa suite dans le paragraphe suivant. Et on se demande bien ce que l’on pourrait reprocher à un tel orfèvre, n’était-ce, et il est bien personnel, un sentiment de légère lassitude qui prend ses racines dans les vertus même de l’œuvre, dans sa virtuosité, sa rigueur et sans doute aussi sa trop grande loyauté à ses grands principes fondateurs, qui finissent par devenir autant de cloisons érigées contre un renouvellement plus radical de l’œuvre.

Arrivé assez timidement à une écriture en ligne, on pardonne à la timidité d’autant qu’ils ne sont décidément pas nombreux les collègues d’Eric Chevillard, auteurs régulièrement publiés dans une maison d’édition phare, à prendre le risque d’une exposition dans le monde ouvert d’internet. D’autant qu’Eric Chevillard va jouer le jeu des débuts modestes — aujourd’hui on lui reprocherait, maintenant qu’il a un peu de pratique, de ne pas se pencher plus efficacement sur son squelette et de lui trouver une forme plus idoine, on aurait envie de dire plus littéraire — choisissant une de ces centrales de blog, avec laquelle il ouvre modestement un profil à son nom, dans ce monde-là inconnu, en dépit d’être tout de même un nom plus connu dans l’autre monde, celui de la littérature contemporaine. Et puis patiemment, jour après jour, l’affaire prend de l’épaisseur naturellement, la rumeur agit et l’Autofictif devient une de ces petites joies de l’internet littéraire, chaque jour sa livraison, avec une régularité qui en impose. Et la récompense de cette prise de risque ne tarde pas à venir, non pas le succès d’estime de l’affaire, malgré tout avéré, mais bien davantage qu’Eric Chevillard vient de s’offrir une nouvelle voie. La contrainte même de cette écriture en ligne et quotidienne, doublée de celle formelle de réunir chaque jour trois paragraphes, parfois reliés entre eux par effet de suite, le plus souvent sans lien de sens évident entre les trois éléments, est un moteur au rendement admirable tant il parait décupler les forces vives de leur auteur, à la fois en le contraignant au renouvellement quotidien, mais aussi en lui offrant d’opérer très différemment de ses autres textes.

Tout d’abord dans la profusion des imaginaires convoqués tous les jours, Eric Chevillard rejoint une veine plus heureuse, celle de Palafox dans laquelle le collage de toutes sortes d’inventions finit par créer un univers autonome, qui va bien au delà de la fiction et finit par se détacher tout à fait de notre monde. Paradoxalement, cette réussite est obtenue en chevillant l’écriture à des contingences plus réelles, mais alors en s’intéressant surtout à ces endroits où le réel ne demande qu’à basculer dans un monde plus inattendu, aidé en cela par les doubles significations du langage, ou la force de logiques conduites jusqu’à leur terme illogique, vaille que vaille. En cela on peut penser que l’Autofictif est le cahier de brouillon d’Eric Chevillard dans lequel il entretient ses semis, l’imaginant, pour son œuvre romanesque, ne se servir que des graines et des plans les plus prometteurs — l’Autofictif fait penser aux Microfictions ou à Univers, univers de Régis Jauffret , tous les deux collections de portraits qui ne demanderaient qu’à être développés pour devenir des romans à part entière, ou encore à Oeuvres d’Edouard Levé, dans l’énonciation d’autant d’esquisses dont l’autreur reprendra certaines pour en faire des oeuvres à part entière. Puisqu’aussi bien chaque paragraphe, tiers d’entrée quotidienne dans ce journal, pourrait être le synopsis ou l’incipit d’un roman à écrire — sans doute est on aidé dans cette perception par une bonne connaissance de l’œuvre romancée. Mais ce serait faire injustice au texte autonome qu’est l’Autofictif, avalanche jouissive de maximes, de micro-récits, d’illogismes, d’observations fines, de retournement de situations, d’admirable mauvaise foi, d’haikus boiteux, de calligrammes, d’improvisations, de répliques toutes prêtes pour nos contemporains fâcheux. L’Autofictif est bien davantage que le collage habile et la succession hardie d’aphorismes réussis et surtout très drôles, on passerait, en le croyant, à côté de la promesse de ce livre, tant ce livre en fait est un cadeau pour son propre auteur, qui lui donne à voir son admirable compétence dans de nombreuses formes d’écriture différentes, toutes assez distantes de ses romans, ce livre est l’improbable boussole qui révèle à son auteur de quoi pourrait être fait l’œuvre à venir. Enfin ce livre est une ruse, dont l’indication la plus fiable finalement est son titre, l’Autofictif, tant ce livre en s’acharnant à ne décrire que les contours de son auteur, devenu personnage parmi ses personnages, finit, quand on met tous ces fragments de contours bout à bout, par dessiner, en creux, avec beaucoup de précision, la silhouette de leur auteur, comme si, finalement, on pouvait se décrire avec acuité en faisant la liste exhaustive de tout ce que l’on n’est pas.

On applaudit à la générosité de l’auteur de continuer d’une part en ligne l’aventure, mais d’autre part aussi d’avoir maintenu imprimé le texte en l’état, et au courage de l’éditeur, l’Arbre vengeur, de ne pas s’opposer à ce que le contenu du livre reste en ligne, ces deux courages étant suffisamment rares pour être applaudis.

Ebauche de portrait-robot de l’auteur, d’après un souvenir très lointain et très bref de croisement, grâce au programme Ultimate Flash Face