Dans images malgré tout Georges Didi-Huberman observe avec une minutie remarquable les quatre photographies que les membres de Sonderkommandos de Birkenau sont parvenus à réaliser, en août 1944, dans une tentative de documenter leur épouvantable besogne. Son texte ayant par la suite créé une polémique assez minable aux Temps modernes, notamment de la part de Gérard Wajcman et Élisabeth Pagnoux qui se font très complaisamment les disciples intégristes de Claude Lanzman, auquel nul ne songerait à reprocher un seul plan de Shoah, mais dont les positions véhémentes sur le sujet de la Shoah justement ne sont pas toutes intelligentes, loin s’en faut, Didi-Huberman y répond et pousse d’ailleurs la réponse bien au delà du devoir qui lui était moralement imposé, jusqu’à parfaire sa première analyse de ces quatre images et de l’inclure également dans une réflexion évidemment de fond à propos du montage, notamment, cinématographique des images.
C’est une réflexion brillante, qui a l’immense mérite de rendre le meilleur des hommages possible à ces hommes qui ont pris des risques insensés, au péril d’une mort certaine d’une part, mais d’autre part aussi dans un luxe de souffrances promises à chaque fois aux membres des Sonderkommandos, dès qu’ils furent surpris dans leurs efforts de lever le voile opaque que les SS maintenaient sur leur épouvantable industrie. Hommage parfait parce qu’il poursuit leur volonté de témoigner au delà de leur situation précaire, mais qui n’aura pas été entièrement enterré leur volonté d’hommes, capables, quel courage !, de s’adresser à leurs semblables au delà de leur mort certaine. En la matière les vitupérations de Wajcman et celles de Lanzman contre Didi-Huberman sont infamantes vis à vis de ces hommes courageux, surtout venant de personnes qui se poseraient volontiers en gardiens du temple.
Je ne pense pas qu’il soit possible d’ajouter quoi que ce soit au texte de Didi-Huberman à propos de ces quatre images, ce serait courir le risque d’avancer une connerie ou encore de ne faire que reprendre une des avancées à la fois savantes et prudentes de Didi-Huberman. En revanche, il me semble que ce dernier éclipse un peu rapidement, dans son analyse, en un seul paragraphe, une des quatre images. Il s’agit de la photographie « ratée » au point qu’il soit difficile de dire vraiment ce qu’elle représente.
Le danger de la situation, la surveillance harcelante sous laquelle vivaient et travaillaient les membres des Sonderkommandos, explique sans difficulté qu’ils n’aient pu prendre que quatre photographies — il semble à ce sujet qu’il était également possible que ce soit les seules quatre vues qu’il restait dans l’appareil-photo qui avait été fourni en sous-main par la résistance polonaise. Les deux premières vues représentent des membres des Sonderkommandos s’affairant au milieu d’un tas de cadavres, qu’ils sont en train de brûler, dans une des fosses à ciel ouvert qui avaient été ménagées, dans le fond du camp de Birkenau, quand les cadences de mises à mort étaient telles que les fours crématoires fermés prévus pour incinérer les corps ne suffisaient plus à absorber le nombre terrible des morts. Ces deux premières photographies se ressemblent, la première, par ordre chronologique, est légèrement floue, la seconde plus précise qui représente sensiblement la même scène, ces deux vues ayant été prises le plus vraisemblablement, d’après les recherches historiques autour de ces quatre images, depuis la chambre à gaz même, pour se tenir à l’abri de la surveillance des SS. La troisième image est plus aventureuse encore puisque le photographe clandestin s’est risqué à l’extérieur et a tenté de prendre en photo un groupe de femmes promises à la mort par les gaz, la plupart sont nues et se dirigent vraisemblablement vers la chambre à gaz. Le cadrage de cette photographie est très maladroit et déséquilibré, ce qui indique sans doute qu’à la différence des deux vues précédentes prises depuis la chambre à gaz, cette image et sa suivante ont au contraire été prises sans regarder dans le viseur de l’appareil, au jugé. Or cette photographie ne montre ce qu’elle entendait représenter que dans le coin en bas à droite de l’image, à savoir les femmes nues qui se dirigent vers la chambre à gaz.
La quatrième et dernière de ces photographies est à la limite du lisible, on y reconnaît la silhouette partielle d’un arbre et de ses branches désordres, l’image pour sa plus grande partie est surexposée et côtoie l’abstraction de formes. Elle est ratée dans ce qu’elle ne rejoint pas les intentions de son photographe, celle de faire une deuxième vue de ce groupe de femmes, puisque c’est également parmi les arbres du fond du camp qu’elle a été le plus vraisemblablement prise, mais à la fois le cadrage très incontrôlé, le contrejour et la mauvaise exposition ont fait de cette image une photographie ratée.
D’un strict point de vue historique on peut regretter qu’elle soit ratée. Elle aurait peut-être apporter quelques lambeaux supplémentaires de la réalité de l’extermination dans les camps de la mort, nous aidant dans cette tâche difficile mais indispensable de tenter de se représenter les usines de la mort.
En revanche c’est une image qui n’est pas sans qualité.
Si, non par un mauvais esprit, ce qui serait très déplacé dans ce contexte, on s’attache à considérer cette image en tant qu’image, ou même abstraction photographique, il n’est pas difficile en fait de lui reconnaître des vertus plastiques. Didi-Huberman parle, trop rapidement d’après moi, de cette image comme étant celle de la peur, celle du photographe clandestin peinant à concilier son forfait (aux yeux des SS) et produisant une image toute de tension, finit par représenter davantage son sentiment intérieur (celui de la peur des risques encourus) que ce qu’il voit et veut donner à voir.
En cela cette image est alors à rapprocher, toutes proportions gardées, de certaines images des Américains de Robert Frank, celle par exemple du bar à Gallup dans le Nouveau Mexique ou encore celle du couple de Noirs à San Francisco, toutes les deux obtenues sans regarder dans le viseur au jugé et toutes les deux affligées d’un cadrage penché et maladroit, ces deux images parvenant malgré tout à représenter ce qu’elles voulaient montrer, représentation qui s’augmente d’une tension graphique du cadrage et d’une ambiance chaloupée qui sont toutes les deux très disantes de l’étrangeté de la situation, de ce qu’elle contient peut-être pas d’illicite, mais d’inaccoutumé, nombreux sont les photographes qui ont connu ces situations qu’ils auraient aimé photographier mais dont l’acte de photographier les aurait mis en péril, dans le cas du photographe clandestin de Birkenau, s’il avait été découvert, la mort immédiate certaine et très probablement dans des douleurs atroces pour servir d’exemple à ses codétenus.
La peur d’ailleurs n’était peut-être pas la seule des émotions qui aient mis en péril la réussite de cette photographie. Il est même raisonnable de penser que cet homme photographe était également en proie à des émotions tout aussi intenses, notamment celle du désespoir de photographier des femmes qui n’avaient plus que quelques minutes à vivre, émotion sans doute compliquée par le fait qu’il savait aussi qu’il aurait à travailler à cette mort et à leur incinération. Emotion aussi vis à vis de ces victimes, en étant victime soi-même, compassion, émotions à leurs combles et qui en plus de la peur, de la clandestinité de la manœuvre, font échouer le projet de cette quatrième photographie.
D’une certaine façon je comprends la réticence de Georges Didi-huberman à développer à propos de cette image parce que pour ce qu’elle tient d’irreprésenté et par ricochet d’irreprésentabilité, elle peut gêner ce que justement il s’efforce de faire dire, avec beaucoup de clarté, aux trois autres images, et plus outre encore que la notion d’inimaginable ou d’irreprésentable sont en fait des signes de paresse intellectuelle, notamment vis à vis de ces hommes, les membres des Sonderkommandos, qui se sont évertués, dépouillés à l’extrême, de laisser au delà de leur mort quasi certaine des témoignages de qu’ils vivaient, dans toute son horreur qui à eux n’étaient pas irreprésentable, puisque c’était depuis cette horreur même qu’ils tentaient de témoigner. Et pourtant il semble que l’abstraction involontaire de cette quatrième image tienne en elle une représentation inconsciente de cette horreur.
La considérant comme telle, une image abstraite, pour ses qualités plastiques qui sont assez remarquables, il n’est pas impossible non plus de la rendre à son contexte historique. Elle acquiert alors une autre dimension, celle d’une relique, comme d’autres documents photographiques, qui ne paraissent pas représenter efficacement ce qu’ils photographient sans leur légende qui est alors indispensable pour leur rendre leur efficacité, je pense par exemple aux photographies aériennes de Sophie Ristelhuber des stigmates de la première guerre du Golfe en 1991, ou même encore, des photographies d’apparence banale, les paysages traversés par Richard Long et qui valent non pour l’image du paysage qu’elles représentent mais pour être la trace d’une œuvre immatérielle, ou bien encore, nous sommes ici à la limite du raisonnement des photographies de performances qui sont souvent des captations maladroites et très incomplètes surtout si on les ampute du descriptif de la manifestation.
Quel devient alors le sort de cette photographie abstraite si on lui fait porter la légende de tentative de représentation partielle de la mise à mort de nouveaux arrivants dans le camp d’Auschwitz-Birkneau, août 1944 ?
Cette quatrième image, ratée, a priori, tient en elle des plis dans lesquels il est hasardeux sans doute de s’engager, parce que les significations qu’elle contient sont incertaines, mais elle ne peut pas être écartée d’un geste trop rapide, et je regrette aussi que Georges Didi-Huberman, dans ces explications éclairantes de la seconde partie de son livre, à propos de montage, et d’associations d’images, ne profite pas là d’une possibilité véritable de racheter cette image, parce qu’effectivement associée aux trois autres images, elle produit également un effet narratif, comme le font les inserts. Dans le cas présent, montée avec les trois autres images elle raconte aussi ce qu’il y avait d’irreprésentable, malgré tout, dans la tuerie à vaste et industrielle échelle de l’entreprise nazie, la démolition progressive de tout ce qui faisait encore des Sonderkommandos, des hommes malgré tout, dont les émotions étaient toujours atteignables par les horreurs au milieu desquelles il vivaient — survivaient — pour la plus grande part d’entre eux, la fin de leur vie. C’est dire si Primo Levi se trompait à leur sujet ne leur prêtant plus la moindre humanité.
Enfin, il est évidemment risqué de trouver dans cette quatrième photographie, les qualités d’une oeuvre, même involontaire et que son auteur n’aurait peut être pas su reconnaître, pourquoi cette filiation est-elle si difficile quand dans le même temps, on n’est moins hésitant à considérer les écrits de Zalmen Gradowski comme de la littérature ? C’est un peu, sans doute, parce que depuis Baudelaire, on ne parvient toujours pas, inconsciemment, à racheter vraiment la photographie, sans cesse rejointe par ses origines douteuses et son mauvais genre.