Je ne sais pas quoi penser de ce concert de John Zorn à la Cité de la Musique à Paris. Y étaient jouées les pièces suivantes.
777 un trio de vioncelles. Gri-Gri, un solo de tambours, Sortilège, un duo de clarinettes basses, Fay çe que voudras un solo de piano préparé et enfin Necronomicon, un quatuor à cordes.
L’oeuvre de John Zorn est absolument pléthorique, de consulter même rapidement sa discographie donne une mesure de que l’oeuvre comprend de directions toutes différentes, elles-mêmes prenant leurs sources dans des univers très variés. C’est à ce point éparpillé que c’est sûrement un défi, même pour les plus accrochés de ses admirateurs, dont je suis, de l’aimer toute. Qui pourrait bien aimer à hauteur égale, les albums de Massada, ceux de Painkiller ou d’Hemophilliac ou encore de Naked City, ou de Lulu, les oeuvres de musique classique contemporaine ou encore les reprises de musiques de films écrites par Enio Morricone, et à l’intérieur de chacune de ces directions majeures épouser sans réticence les infinies variations à l’intérieur de chacune de ces branches prolixes.
Dans mon cas je me demande si ce n’est pas justement sur les tentatives de John Zorn en matière de musique classique contemporaine que je finis par achopper. Et j’aimerais tenter de comprendre pourquoi.
Dans le cas de ce soir, 777 n’est pas une oeuvre inintéressante, loin s’en faut, mais elle est très prédictible, elle part sur les chapeaux de roue dans des grincements de cordes joués à toute berzingue, ça part dans tous les sens, ça paraît se calmer de temps à autre pour reprendre de plus belle, c’est écrit de façon virtuose et doit représenter pour les interprétes un véritable labyrinthe de complexité. Mais décidément les accentuations et les contrastes ne sont pas de la dernière finesse.
Gri-Gri est une pièce de percussions seules dont on ne doute pas qu’elle doit receller mille complications et détours, sans doute faut-il l’écouter un grand nombre de fois pour en découvrir la matière et la densité statistiques. Sans doute. Encore qu’on puisse douter que ce soit du même tonneau que les pièces pour percussions seules de Xenakis, parce que dans cette oeuvre de John Zorn, on a de nouveau le sentiment qu’une recherche excessive de complexité a prévalu et qu’elle se soit de plus employée à utiliser toutes les ficelles de l’instrument en question, un peu comme un cuisinier qui aurait commis l’erreur d’utiliser à la fois absolument toutes les épices dont il disposait. Connaissant le goût de John Zorn pour créer, plus souvent qu’à son tour, des univers sonores proches d’une certaine manière de violence ou d’inconfort chez l’auditeur, il est possible que certaines parties de cette pièce aient été écrites avec ce genre de recherches en tête. Mais là aussi c’est peu convaincant.
Plus concise et plus riche à la fois, la pièce Sortilège pour deux clarinettes basses est au contraire un petit bijou d’intelligence, de passes de notes entre les deux instruments qui prennent le relai l’un de l’autre créant de très beaux passages continus avec de très précieux alliages entre les sonorités les plus basses de ces deux grands instruments mais aussi les notes les plus hautes qui sont comme coincées dans les ouvertures martyrisées de leurs anches. Curieux d’ailleurs comme il est facile de rapprocher cette pièce du jeu même de John Zorn au saxophone alto, alternance de passages très enlevés ou au contraire brouillons et stridents.
Fay çe que voudras m’a laissé de marbre, une pièce qui semble donner d’excessives difficultés à son pianiste dans les aller-retours entre le clavier et les cordes du piano entre lesquelles la partition semble prescrire toutes sortes de manoeuvres complexes, aucune qui paraisse indispensable ni apporter beaucoup à la musicalité de cette pièce, sans compter le caractère un peu carricatural de l’interprétation qui s’en prend au clavier avec force martellement et coups de poing, pas toujours pour la plus grande richesse musicale.
La pièce suivante en cinq parties pour quatuor à cordes est d’une toute autre richesse. Admirablement écrite notamment pour ses très étonnants passages entre instruments des notes jouées pizzicato et celles au contraire cum archo, ou encore ses précieuses combinaisons notamment entre l’alto et le violoncelle, la pièce malgré tout, cette écriture riche et son interprétation irréprochable, semble cependant s’égarer, dans de pesants jeux de citations, notamment des Français du début XXème, Debussy, Ravel et quelques passages sans doute pris à Fauré, mais ma culture musicale est (bien) insuffisante pour relever toutes ces citations qui par accumulations successives finissent par peser et faire se demander s’il n’y aurait pas chez John Zorn dans cette écriture la volonté d’être un peu trop brillant ou pire encore de faire étalge de sa culture musicale, ce qui étant donné la richesse de son oeuvre par ailleurs est étonnant d’inutile.
Pour cette dernière pièce également on note la recherche systématique de la complexité qui est accentuée encore par l’étalage de virtuosité des interprétes drôlement contents de disposer d’une partition dans laquelle ils peuvent rivaliser de technique et se montrer les uns aux autres de quel bois ils se chauffent.
Et à la fin de ce concert de musique peut-être un peu trop savante, je suis ramené à la même interrogation, quoique plus diffuse, qu’il m’est arrivé d’avoir en écoutant les tentatives pas toutes très heureuses de recherches en musique classique contemporaine d’un Frank Zappa, qui aura tellement voulu nous faire croire que ses si nombreuses parodies et orgies sonores sur la scène rock n’étaient que le prétexte pour financer des recherches plus prestigieuses mais au public plus étroit. Quand j’écoute Yellow Shark de Frank Zappa, je pense que c’est une musique pompeuse, pas très adroite ni très finaude, alors qu’au contraire dans la débauche des Mothers of Invention et toutes les orchestrations rock virtuoses jusqu’à Joe’s Garage, j’ai le sentiment d’avoir affaire à une oeuvre autonome, fondatrice, même si cette dernière doit provenir d’un aussi mauvais genre que le rock.
Dans le cas de John Zorn, la nuance est plus subtile, parce que l’écriture de John Zorn en matière de musique classique contemporaine est plus riche, plus intelligente, le fossé entre ce monde polissé de musique classique et les recherches plus électriques et tout simplement plus improvisées est moindre, il n’en demeure pas moins que dans cette écriture blanche, et avide de complexité, on regrette la générosité et les prises de risques des formations de musique plus libre. Et on finit par voir dans ces tentatives de musique érudite une certaine forme de vanité, qu’on oublie vite en écoutant Absinthe de Naked City, sans doute l’un des plus aboutis des disques de John Zorn.