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La nouvelle Gomorrhe

A propos de Gomorra de Matteo Garrone

dimanche 17 août 2008, par Philippe de Jonckheere



On sait finalement peu de choses de la vie dans les cités de Sodome et Gomorrhe, on sait davantage à propos de leur destruction, ces deux villes n’existant finalement que dans leur anéantissement. On en sait les mœurs dissolus, mais sans les connaître vraiment, on sait comment Lot le neveu d’Abraham fut pressé de présenter aux habitants de Sodome les deux anges envoyés par Dieu, et comme ces habitants de Sodome voulaient les « connaître », entendre par là avoir des relations avec eux, des relations sexuelles, les deux anges leur étant apparu tels des hommes, il s’agissait bien de relations homosexuelles. La colère céleste tomba sur les deux villes de la plaine qui furent anéanties dans un déluge de feu.

Mais de ce qu’il se passait vraiment dans ces deux villes et qui donc motiva le courroux divin, on sait finalement peu de choses.

Ce qu’il se passerait dans une cité comme Gomorrhe aujourd’hui, en revanche il est possible de se le représenter fort bien, il suffit pour cela de voir le film Gomorra de Matteo Garrone, d’après le roman éponyme de Roberto Saviano. Gomorrhe aujourd’hui serait une cité dans laquelle les habitants seraient pieds et mains liés d’un Système — c’est ainsi que les Camorristes appellent eux-même la Camorra — dans lequel le crime régnerait sans partage, recruterait dès le plus jeune âge, et dont les codes implicites devraient toujours être suivis sous peine de punition capitale immédiate, un système par ailleurs autonome qui compterait même un embryon de service social avec la distribution de modestes rentes aux familles dont les membres sont emprisonnés ou morts à cause des services rendus au Système. Un Système dans lequel l’enrichissement d’une poignée passe par l’asservissement et la peur de tous, sans compter des calculs toujours dans le plus court terme, l’évacuation dans des conditions sauvages de déchets toxiques, notamment par des enfants et des « Noirs » — tels qu’ils sont appelés dans le film — embauchés pour l’occasion, étant un commerce extrêmement lucratif. Un système également qui vit certes en marge du plus vaste monde mais non sans zones de porosités, des ateliers clandestins de contrefaçons finissant par habiller des stars mondialement connues lorsqu’elles montent les marches du festival de Cannes. On dirait une économie capitaliste entièrement dérégulée. Ce qui n’est pas la moindre des démonstrations de ce film : Gomorrhe existe aujourd’hui, à Naples, en Italie, en Europe, au cœur même d’une des plus grandes puissances économiques de ce monde.

Ce qui est remarquable dans Gomorra c’est que c’est effectivement un film sur les fonctionnements mafieux, dans lequel le spectateur n’est pas épargné de la violence du milieu, mais tout est filmé sans complaisance et loin des clichés, on est loin des films caricaturaux de Martin Scorcese, de ces pépés qui font mijoter de la sauce tomate à longueur de journée dans les arrières salles de restaurants, tout en dirigeant à distance les massacres commandités à de jeunes affranchis. De même, pas de costards ringards, de grosses montres ou de voitures rutilantes, non, ici, les Camorristes sont de petites frappes locales, sans grâce et le plus souvent sans intelligence et à l’espérance de vie ultra-courte. Il n’y a pas une parcelle d’espoir dans cet univers sombre à l’extrême, tous les comportements sont aberrants et collent aux codes du système, avec des vues courtes sur la capacité de l’engrenage à ne produire que sa propre destruction. Dans ce film choral aux très nombreux personnages, deux personnages seulement parviennent à s’extraire du Système, l’un à la force de sa volonté de caractère, Roberto l’assistant du faux homme d’affaires spécialisé dans le traitement des déchets toxiques, en plantant là son patron sur le bord d’une route, il est alors promis à un avenir de pizzaiolo et le personnage sans doute le plus surprenant de tous, Pasquale, le couturier de contre-façons, mais à quel prix, en acceptant de devenir camionneur, après avoir, de longues années, enseigné l’amour du travail bien fait à ses couturières — je ne parle pas de l’affranchissement supposé du comptable, Don Ciro, dont il est peu probable qu’obtenu en trahissant son camp, il soit permanent dans un monde de vendettas infinies. Tout est corrompu, et quel est finalement le sens de vies dans un monde aussi corrompu ?

Il n’y en a pas — c’est une société aussi absurde que celle albanaise décrite par Ismaël Kadaré dans Avril brisé — l’Etat a entièrement déserté ce monde dans lequel il compte les points, sans espoir de réparation. Dieu avait résolu que l’assainissement des villes de la plaine ne pouvait se faire que par leur destruction pure et simple. Mais nul n’a plus le pouvoir de Dieu sur terre. Et ce seront bientôt les cités de la plaine qui deviendront la norme. Voilà sans doute le CQFD de ce film à l’implacable démonstration, renforcée par un art cinématographique admirablement maîtrisé, et qui s’il guide son spectateur dans la compréhension de ces rouages malades a par ailleurs l’élégance d’en confier les déductions à son spectateur justement, qui devra opérer ses propres collages pour reconnaître dans notre société sa part gomorrhéenne.

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