Martin Bruneau expose, encore quelques jours, deux très grandes toiles de sept mètres par trois à l’Abbaye de Maubuisson. Et il m’épate un peu quand même de répondre à de telles commandes, dans un laps de temps court, dans lequel il aurait normalement toutes les chances d’échouer, et quand on se rate dans de telles dimensions, c’est une chute considérable. Il y a une manière de funambule dans ces deux grandes toiles de Martin Bruneau, le genre d’exploit dans lequel on préférerait que nos amis ne se lancent pas, tant on a peur qu’ils tombent dans cette traversée sur une corde raide tendue entre les deux chapiteaux de deux très hauts immeubles d’une cité américaine. Mais quand enfin ils sont parvenus au point B, à destination, on est quand même drôlement fier de les connaître et de pouvoir dire qu’on est un de leurs amis.
Les deux toiles se regardent l’une l’autre, mais l’œil peine à comprendre que ce qui les unit, davantage encore que le fait qu’elles soient toutes les deux des toiles du même peintre, c’est que le quadrillage qui est imposé à chacune d’elles l’est de façon inverse, sur la première c’est la trame sombre qui parasite la toile sur toute sa surface tandis que dans l’autre ce sont les carrés foncés dans les interstices de la trame qui la perforent par endroits réguliers. Cela n’a l’air de pas grand chose, mais dès que l’on s’habitue à cette idée, on comprend qu’il y aurait assez facilement, si l’œil en était capable, et notre esprit avec lui, une tierce toile qui reprendrait ces deux toiles mutuellement parasitées l’une par l’autre. Et sans doute aussi une quatrième toile, entièrement noire. Dans la salle des chapitres de l’abbaye de Maubuisson, domine une tension à tout casser des rapprochements entre ces deux toiles, au point qu’elles finissent par créer un espace à part entière, une perception qui sort admirablement du cadre plan de la peinture.
Par la suite, dans le spectacle des deux toiles prises séparément, les deux toiles se faisant rigoureusement face il n’est pas possible de les envisager simultanément du regard, de nouveaux assemblages vont faire à nouveau dériver le spectateur, commençons par la première toile qui sous son quadrillage de rectangles sombres et horizontaux revisite deux toiles de Maîtres anciens, l’accouplement saphique de Courbet et l’ex-voto de Philippe Champaigne, séparées, toutes les deux en tant que figurations, réinterprétations, par l’image aérienne d’un naufrage en pleine banquise, figuration violente, notamment avec le rouge de la coque retournée, image de sang sur la banquise blanche, surtout pour sa confrontation contemporaine d’image contre deux peintures dans ce qu’elles figuraient, avant le monde contemporain des images, notamment « la chambre à écho visuel dans laquelle nous vivons depuis 1839 » (citation approximative de Bart Parker). Ce n’est pas tant la confrontation de deux époques qui fait violence ici, plutôt la mutation que Martin Bruneau impose à la peinture, redevenir une production d’images, ce qu’elle n’a par ailleurs aucun mal à faire, cela relèverait presque du sous-emploi. Il faut alors comprendre cette bifurcation dans le même geste que les efforts de Martin Bruneau dans sa peinture à définir des profondeurs et des espaces tiers, notamment par sa façon de peindre deux peintures l’une sur l’autre et d’en dévoiler des pans l’une à l’autre en faisant réapparaître la peinture « du dessous ».
Et avec l’image, la narration. La deuxième toile est à cet égard plus contemporaine encore, et je ne parle pas du thème de la centrale nucléaire, comme élément pictural contemporain, parce qu’elle s’illustre en tant qu’images associées, produisant une image aux contours qui ne sont pas immédiats, accident survenu de la rencontre de l’école de Fontainebleau, une Ménine de Vélasquez, une Vanité et un autoportrait, les quatre éléments débattant de leur à-propos sur un fond de paysage ravagé par les cheminées de centrales nucléaires. Où l’on s’aperçoit que notre oeil d’aujourd’hui est devenu aguéri par ces fictions de l’image et ses accumulations de calques, associez deux (ou trois) images en provenance de deux contextes différents et l’esprit parviendra systématiquement à trouver un lien sémantique entre les deux univers. La cohabitation de ces couches et des différents moments de la peinture dans ces deux toiles est presque trop facile à décoder, et il semble même qu’aucune interprétation de ces associations ne puisse être vraiment incongrue, ce qui de ce monde des images renvoie sans mal aux cadavres exquis du Surréalisme et à ses images mentales et poétiques.
Si l’on considère que les deux toiles furent peintes spécialement pour cet endroit, ses voutes gothiques, son contexte d’abbaye, et que de fait, le carrelage de la pièce joint visuellement les deux toiles, tout comme elles paraissent reliées dans leurs hauts par les voutes élancées, on comprend à quel genre d’imbrication on a affaire ici, le visuel se chargeant d’opérer efficacement des ouvertures de sens entre les différents tenants et aboutissants du fait singulier même de l’exposition de peinture.
A ce sujet, on ne manque pas de remarquer que ce petit miracle d’exposition, dans sa nature extrêmement contemporaine pour certains de ces questionnements, se fait par la peinture, vieille dame si mal considérée aujourd’hui et à laquelle les artistes contemporains continuent de lui reprocher ses questionnements anciens et certainement aussi sa dimension seulement bi-dimensionnelle, mais quand elle naît avec cette intelligence cultivée d’un Martin Bruneau, elle montre sans peine, toute sa vaillance contemporaine et gagne naturellement dans son ancrage historique, Martin Bruneau ne cessant pas de se poser la question cruciale de la représentation spatiale en peinture, à laquelle il ajoute le questionnement historique.
Seul bémol peut-être, sand doute dû à une organisation trop étriquée dans le temps, il manque à ces deux toiles les prises de risque et les écarts qui sont habituellement la grammaire de la peinture de Martin Bruneau, dans ce qu’il risque si souvent de défigurer ses tableaux dans les plus ultimes de leurs étapes de réalisation. C’est peut-être cette légère faiblesse de densité dans la peinture elle-même, qui restera pour Martin Bruneau, le petit pas à franchir pour atteindre à la véritable leçon de maître en peinture, ce qu’il parvient habituellement à faire d’un strict point de vue de la peinture dans ses toiles inspirées des grands maîtres, ce qui tend à faire de cette exposition une œuvre d’installation presque, mais qu’est-ce que la peinture ne permet pas ?