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Les mémoires d’un pantin de Sartre

A propos du Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann

J’ai une profonde admiration, sans doute même exagérée, pour Claude Lanzmann. Encore qu’il faille tout de même préciser que cette vénération tient uniquement à la réalisation du film Shoah — et pas du tout pour le film Tsahal que je trouve inepte, entièrement aveuglé par les sentiments politiques, critiquables, de son auteur, car enfin quoi ?, réaliser un documentaire à la gloire de l’armée israélienne, en dehors de toute contextualisation historique, ça tient un peu de la propagande ou de la lubie non ?, et comme un tel film est insoutenable au regard des exactions récentes de cette armée, justement, au Liban et en Palestine !, passons —, Shoah dont je n’hésiterais pas à dire, toujours en grossissant le trait, nécessairement, que le cinéma a été inventé pour ce film-là, ou encore que c’est Shoah qui finit par faire advenir le cinéma, tout comme, par exemple, je soutiens souvent, avec la même outrance qu’avant Robert Frank, il n’y avait pas de photographie.

Et tellement laudatif de Shoah, l’oeuvre effective de toute une vie, je suis même prêt à pardonner des prises de position sur le sujet-même de la destruction des Juifs d’Europe qui n’ont pas toujours été très éclairées par l’auteur de Shoah, je pense, par exemple, à la défense par Claude Lanzmann des Bienveillantes de Jonathan Littel, ce qui, d’ailleurs, n’était pas nécessaire, et a surtout fait l’effet d’une caution morale vraiment douteuse pour un texte révisioniste et pas moins fictionnel que La mort est mon métier de Robert Merle ou La liste de Shindler de Stephen Spielberg, toutes les deux oeuvres de fiction pitoyables. En fait je peux parfaitement comprendre qu’une personne ayant travaillé une grande partie de son existence sur un sujet, y ait tant sacrifié de sa personne, puisse s’arquebouter sur cette somme et tenir à rappeler son autorité sur le sujet et ce que le sujet lui doit de réflexion, dans le cas présent jusqu’au nom même de Shoah, s’agissant de ce qu’il est plus précis d’appeler la destruction des Juifs d’Europe, l’hébreu shoah désignant davantage une catastrophe naturelle, possiblement d’origine divine.

C’était donc avec des a priori très positifs que je me suis jetté sur Le Lièvre de Patagonie, autobiographie de Claude Lanzmann, et j’étais d’autant plus motivé à le faire que la lecture du premier chapitre, ses considérations sur la peine de mort, ses différents modes d’admnistration, qui plus est en ouverture d’une autobiographie, bousculant à l’occasion, ce qui d’ailleurs se vérifie dans les chapitres suivants, l’habitude chronologique du genre, cette première lecture me disait qu’il y avait peut-être là jusqu’au renouvellement du genre, et de celui qui avait pu donner de nouvelles dimensions et de nouvelles formes au cinéma, je pouvais raisonnablement attendre qu’il fasse de même avec l’autobiographie.

Et puis c’est assez remarquablement écrit — ça l’est d’autant pour les lecteurs amateurs de l’emploi constant du passé simple et du passé du subjonctif, ce qui n’est pas nécessairement mon cas —, un vocabulaire soutenu et une forme étonnante de chute de fins de paragraphe en des phrases très courtes de trois ou quatre mots, bref je considérais le pavé de cinq cents pages avec gourmandise.

Force est de constater que passés les récits de l’adolescence engagée dans la résistance et ses fanfaronnades qui sont malgré tout de bon aloi, cadrant assez parfaitement avec l’exhaltation de la jeunesse, on rentre de plain pied au détour de quelques mouvements vifs dans l’entreprise même de Claude Lanzmann, c’est-à-dire, une autobiograhie très avantageuse, jusqu’à devenir mensongère — comme il est amusant de le voir décrivant son frère se masturbant en épiant les ébats de la belle voisine au travers d’un tour de serrure et de se demander si lui-même ne s’était pas touché à cette occasion, mais voilà il ne s’en souvient plus !, c’est curieux comme tous les hommes de cette terre ont un souvenir très net des émotions ressenties à la découverte plus ou moins subreptice de la nudité d’un corps de femme et des effets très positifs que la chose pouvait produire sur leur masturbation, mais Claude Lanzmann réserve les révélations embarrassantes pour ses contemporains, les manies sodomites de son père ou le priapisme de Francis Ponge, dans le cas de ce dernier, on se passerait bien d’un tel détail, quand dans le même temps chacune de ses rencontres avec la gente féminine est l’occasion de révéler qu’il était un homme dont les plus belles et les plus charmantes femmes tombaient nécessairement amoureuses ! — et parfois même amère envers celles et ceux qui, croisant Claude Lanzmann dans son existence longue, n’avaient pas le bon goût de se ranger systématiquement du côté de ses vues par ailleurs très tranchées sur presque tout. La vantardise est de toutes les pages, ça commence même de façon assez comique, quand Claude Lanzmann tient absolument à rappeler qu’il est monté, la soixantaine passée, plusieurs fois, dans des avions de guerre supersoniques de l’armée israëlienne, à l’occasion du tournage de Tsahal, et que chaque fois, naturellement, en dépit de son grand âge, il a encaissé les plus vives accélarations sans broncher, au contraire de son chef opérateur, qu’il ne manque pas de stygmatiser, un enfant d’une dizaine d’années qui serait monté pour la première fois dans un avion de ligne essaierait pareillement de nous faire croire qu’il a piloté lui-même un mirage 2000.

La forfanterie et l’autosatisfaction poussent également Claude Lanzmann à nous expliquer à l’envi comment chacun de ses articles, que ce soit à propos de la guerre d’Algérie ou dressant le portrait de je sais quelle célébrité pour le magazine Elle, était un chef d’oeuvre, et comble de la reconnaissance dont Claude Lanzmann semble assoiffé, l’article en question recevait toujours les louanges de Sartre et de Beauvoir. Précaution est naturellement prise, en amont, de restaurer pareil blason, conscient que Sartre peut difficilement être une autorité aujourd’hui, Claude Lanzmann tient à préciser qu’à peu de choses près quiconque n’aurait pas vécu dans l’intimité de Sartre ne peut comprendre à quel point ce philosophe surclassait tous ses confrères ou encore que le cortège des voix discordantes n’est que celui des envieux, ou pire des idiots insuffisamment équipés pour pouvoir recevoir la lumière sartrienne quasi-divine. Claude Lanzmann a été marqué au fer rouge par cette proximité d’avec Sartre, et plus naturellement d’avec celle de Simone de Beauvoir — ce qui plus compréhensible pour en avoir été le compagnon une dizaine d’années — au point d’en faire un fétiche, et de ne jamais manquer de rappeler qu’il était à quelques mètres de Sartre quand ce dernier a eu telle ou telle parole, telle ou telle pensée, par proximité, on nous laisserait volontiers croire que c’est Claude Lanzmann qui inspirait Sartre, sans compter qu’il soufflait à Simone de Beauvoir les titres de ses livres.

C’est assez pathétique et le lecteur est souvent pris de l’envie de poser le livre et de passer à autre chose, mais se réserve seulement le droit de le faire quand il aura lu les pages de cette hagiographique autobiographie concernant la réalisation de Shoah, ce que Claude Lanzmann est assez calculateur pour garder sur le dernier quart du livre. Pour qui connaît un peu le film Shoah, et sa génèse, les pages qui lui sont relatives dans cette autobiograhie apprendront peu. On y retrouve, en bonne place, le récit de la sidération de Claude Lanzamann lors de sa première visite de Treblinka, lorsqu’il lit le nom de cet endroit au passé terrifiant inscrit en toutes lettres sur un panneau ferroviaire, et de façon plus inédite le récit des premières rencontres, avant le tournage, des riverains polonais, notamment le conducteur du train, que l’on retrouve par la suite dans le tournage de Shoah et son montage final. Pareillement les pages détaillées de la traque des anciens nazis et de leur témoignage enregistré clandestinement, ces pages-là sont haletantes, et elles rendent très précieux ces extraits de Shoah dont on mesure bien le caractère miraculeux. Mais, comme on s’y attendait malgré tout depuis plus de trois cents pages d’une lecture souvent pénible et ennuyeuse — à ce sujet, on ne manque pas de remarquer que loin de renouveller le genre autobiographique, comme semble vouloir le faire accroire son auteur, avec quelques bousculades dans la chronologie, qui ne sont pas non plus tellement osées, cela reste assez convenu, Claude Lanzmann, au contraire, n’évite pas les écueils communs du genre, par exemple en forçant beaucoup le trait sur ses mérites, en exagérant hors de proportions certains faits, comme font, finalement, tous les gens de son âge, lorsqu’ils entendent marquer les esprits des générations suivantes, en redonnant de la couleur à une existence terne, dans le cas de Claude Lanzmann, ayant effectivement vécu une vie pleine, ce défaut devient dirimant, notamment en rendant peu crédible ce qui aurait déjà paru extraordinaire même conté sans emphase — cette poignée de pages passionnantes ne parvient pas à racheter l’ensemble.

Pour achever d’enterrer le livre, Claude Lanzmann ne manque pas de se salir en rappelant, non sans haine, le conflit qui l’oppose à Georges Didi-Hubermann, sans même le nommer, ultime mépris, précisant juste qu’il est l’auteur d’Images malgré tout à propos duquel, Claude Lanzmann et ses troupes des Temps modernes en service commandé, notamment Gérard Wacjman, feront une guerre sans merci. Comme il est dommage que jamais l’exercice de l’autobiographie sur le tard ne fut envisagé par Claude Lanzmann comme la dernière occasion d’un examen de conscience et tenter de remettre de l’ordre dans les errements passés, sur ce point précis cela lui aurait permis d’atténuer les conséquences historiques de l’une de ses erreurs, plutôt que de s’enfoncer plus profondément, et de façon irrémédiable, dans la carricature et ressasser une pensée, un fantasme, mal nés, que si d’aventure Claude Lanzmann était tombé sur quelques archives photographiques ou cinématographiques nazies à propos des chambres à gaz, il les aurait détruites, s’arrogeant de la sorte un droit de véto quasi-divin sur le patrimoine historique de ses semblables, les hommes et les femmes d’aujourd’hui et de demain. Point de vue aussi immodeste que stupide. Sans compter qu’un peu d’honnêteté intellecturelle à cet endroit précis aurait pu faire connaître à Claude Lanzmann l’oeuvre d’un philosophe, Georges Didi-Huberman, infiniment plus adventif et précieux que Sartre !

Enfin la médiocrité de cette existence, garantie de la parenthèse Shoah, et de son autobiographie, tout aussi faible, feraient volontiers croire à l’admirateur de Shoah qu’une puissance divine et tutellaire a choisi Claude Lanzmann pour la réalisation de ce film hors du commun, en grande partie pour la capacité remarquable de Claude Lanzmann à faire accoucher par ses questions entêtées, des récits les plus terribles et les plus enfouis de celles et ceux qui furent, soit les victimes, soit les témoins, soit les exécuteurs de la destruction des Juifs d’Europe, pour reprendre les deux titres de livres de Raul Hilberg. Parce que l’on finit par tout livrer à un homme aussi désagréable, sûr de son bon droit, ne serait-ce que pour se déarrasser de lui, comme d’une mauvaise conscience. Il est remarquablement dommage qu’on ne puisse lire cela qu’en creux, et à l’insu de son auteur, dans cette autobiographie qui décidément passe à côté de cette dernière chance de bilan équilibré. Sans doute n’était-il pas possible d’avoir coexistant dans un même être, l’admirable volonté nécessaire à la réalisation de Shoah et l’honnêteté intellectuelle indispensable à une autobiogrpahique qui ne fut pas outrageusement partiale. L’humanité est ainsi faire qui parvient à garder chez ses grands hommes des défauts incurables, tellement humains.




Image, tampon de Sardon