
A propos de Valse avec Béchir
dimanche 17 août 2008, par Philippe de Jonckheere

Cela commence par cette course folle des chiens. Des chiens enragés. Mais déjà l’œil aguerri peste un peu contre cette animation pataude, on dirait un de ces films d’animation japonais, dans lesquels on a le sentiment que les personnages glissent sur le sol plutôt qu’ils ne marchent ou encore que c’est le sol que l’on fait défiler à toute allure sous leurs pieds pour donner le sentiment d’une course effrénée. Mais là où le dessin animé japonais, à l’animation gauche donc, userait de couleurs directement sorties du pot de peinture, c’est une image bien sûr, les couleurs de cette course folle de vingt six chiens enragés sont une collection très subtile de bruns et d’ocres.
La scène suivante, celle des retrouvailles des deux amis dans le café pour parler de ce qui n’est qu’un cauchemar pour l’un et un début de résurgence pour le second, déçoit tout autant pour la faible animation des traits des personnages, mais pourtant, les plans, leur éclairage, leur dessin sont au contraire très adroits. Alors on s’accroche un peu. D’autant que rapidement on reconnaît des effets d’animation qui eux sont parfaitement contrôlés, le reflet des branches des arbres nus en hiver sur le pare brise de cette voiture qui traverse un paysage enneigé et plat, font se demander si toute cette maladresse a priori de l’animation n’est pas davantage une volonté, ou alors ce seraient des studios de dessin différents qui se seraient vus confier des parties différentes des images.
Et puis j’imagine que l’on finit par laisser de côté cette préoccupation et on se concentre davantage sur le film en lui-même, son récit et ses images, un peu comme on finit par oublier dans tel vieux cinéma du quartier latin une copie antédiluvienne striée de part en part par des rayures et des cheveux dans tous les coins de cadre, ou encore comme devant tel grand écran la mise au point est un peu molle dans son centre, bref, on finit par regarder le film, et oublier les panneaux lumineux de sortie de secours.
Et cela ne prend pas très longtemps non plus parce qu’à l’invitation de l’ami psychologue, ou analyste, du personnage principal, on laisse venir à soi les petites images, celles que l’esprit n’est pas entièrement parvenu à enfouir parce qu’elles voisinaient de trop près les massacres de Sabra et Chatila. Le film prend alors des allures de documentaire historique en reprenant les formes habituelles du genre, interviews croisées de personnes ayant vécu les faits de près avec vieillissement de leurs traits entre 1982 et aujourd’hui et dans ces narrations sous forme de flash-backs, aucune difficulté, évidemment, pour le cinéaste de ce film d’animation de reconstituer les scènes narrées par ses personnages. Il y a peut-être là un hiatus de réalisation dans le sens où les images des interviews d’aujourd’hui et celles des moments de guerre ne connaissent pas de différence de traitement, comme on le remarque souvent, en regardant un film documentaire, dans cette alternance habituelle entre images d’archives et entretiens contemporains, des disparités notamment dans les températures de couleurs, différenciation toujours saine dans ce qu’elle établit clairement ce qui relève de l’archive et au contraire de l’analyse après-coup.
Ou est-ce que ce hiatus ne finit pas par sauter aux yeux, comme au début du film, ses animations besogneuses ?
Le film d’ailleurs ne cesse d’osciller entre des buts différents, celui d’exhumer le refoulement des anciens soldats israéliens, souvenirs terribles d’être si souvent pris pour cibles par des tireurs isolés, et celui au contraire d’adhérer, finalement, à la thèse officielle des massacres de Sabra et Chatila, celle d’une armée israélienne entièrement en dehors du coup, assistant, impuissante, aux massacres perpétrés par les Phalangistes et dans les figures israéliennes importantes, celle d’Ariel Sharon sur laquelle se concentre tous les faisseaux accusateurs, il y est montré d’une façon caricaturale et on comprend que dans l’esprit d’Ari Folman le réalisateur, il est le seul responsable israélien, même indirect, des massacres, et la tragédie est ramenée, côté israélien, à son seul point de vue de soldats conscrits, n’ayant évidemment jamais demandé à être là et qui n’auront été que des témoins impotents et traumatisés par le spectacle des massacres phalangistes.
Drôle d’énigme pour le spectateur de ce film qui ne parviendra jamais à savoir si la maladresse, soit celle formelle des animations des mouvements laborieuses, soit celle d’une vision à plat du génocide avec adhésion parfaite à la thèse officielle, celle de la commission israélienne Kahanne, et qui disculpe un peu hâtivement l’état d’Israël et son armée, difficile donc, pour le spectateur, de savoir ce que cache cette maladresse, laquelle une fois de plus n’est pas de tous les plans, au contraire, les effets de graphisme reprenant avec habileté les images d’époque, et notamment les portraits de Bechir Gemayel omniprésents dans Beyrouth, ou encore les musiques à la mode alors, sont au contraire des gages d’une parfaite maîtrise de certains contours du récit ? Maladresse ou malhonnêteté ?
Le fait même d’avoir choisi l’animation pour ce récit participe sûrement chez son réalisateur de ne pas figer son récit dans une pâte trop dure. Et je ne parviens pas du tout, sans doute faute de connaissances plus poussées de cette partie de notre histoire contemporaine, à avoir un avis plus tranché. Tentant de prendre plus nettement parti, j’ai alors le sentiment de parler en n’ayant que la bouche qui bouge sur mon visage, à l’image donc des personnages de ce film d’animation.
Une consolation de taille malgré tout dans ce film, celle de la métaphore lumineuse de l’ancien soldat conscrit qui a tiré pendant les nuits de massacre de ces fusées éclairantes qui guidaient les phalangistes dans leurs exactions, ce même soldat qui par la suite enfouit les images de ces tueries et qui des années plus tard entreprend de refaire la lumière sur ces atrocités, par le biais justement du cinéma lumineux.
Et comme je suis content que les commentaires d’un tel article ne soient pas ouverts, je vois déjà la virulence des différents partis s’exprimer et tenter, par tous les moyens, de me tirer chacun de son côté. Ce qu’en la matière je refuse de faire, s’agissant de ce seul film