
En matière d’art contemporain, vous entendrez souvent quelques esprits chagrins pour vous expliquer que la peinture contemporaine est une aberration, que la peinture est une expérience dépassée de la création, que la peinture n’a plus lieu d’être, ou, plus stupide encore, pour dire que la peinture n’a plus rien à dire. Ne riez pas vous trouverez régulièrement ce genre de discours dans les pages d’Art Press que personnellement je ne lis plus, depuis le début des années 90, en grande partie à cause de ce genre de raisonnements lénifiants — j’ai un vague souvenir d’un article de Catherine Millet, de cette époque-là, parlant de la sensualité des oeuvres de Donald Judd et de la ringardise de celle de Tony Grand au motif que le bois était une matière pauvre en sculpture. Un ami mathématicien m’a expliqué récemment qu’il était possible de créer des conditions de calcul telles que l’on puisse aboutir à 2+2=5, c’est un peu le même genre de raisonnements qui veuillent qu’en tordant absolument les conditions d’une déduction on finisse effectivement par déclarer, en y croyant tout à fait, que le plastique anguleux au verni brillant et uniforme de Donald Judd soit la sensualité même, qu’au contaire le bois est une matière pauvre — j’ai le souvenir d’un rebord de vasque poli par mon ami Pascal qui était une chose très troublante à toucher, toutes les femmes n’ont pas un grain de peau aussi fin — ou encore que plus rien dans le champ de la peinture n’aura désormais le bonheur de nous troubler ou de nous interroger.
On aurait bien envie de renvoyer ces esprits peine-à-jouir dans leurs 22, dans leur petit monde étroit, dans leur biotope irrespirable.
C’est la deuxième fois en deux ans que le FRAC d’Auvergne à Clermont me donne à voir une exposition de peinture qui est un gentil déni de cette idée saugrenue, non, la peinture n’a pas encore tout dit, oui, il lui reste encore des aventures par lesquelles elle tient encore de bonnes chances de nous surprendre. L’année dernière, j’avais été assez admiratif de l’exposition de Katarina Grosse, cette année c’est au tour de Rémy Hysbergue de me surprendre par cette exposition au FRAC dans laquelle on peut voir que le peintre fait du chemin, depuis des oeuvres très lisses dans lesquelles le geste de peindre est dans un premier temps détaché de sa contingence habituelle — ce qui n’est pas sans me rappeler le travail d’Eric Loillieux &#&51; la peinture était étalée très, finement dégradée, et ne doit son manque complet d’uniformité qu’à des accidents programmés par le peintre dans le chemin même de l’étalement de la peinture, pour aboutir à des oeuvres nettement plus complexes dans lesquelles une imbrication très riche d’accidents ou de passages obligés dans la peinture est couplée à une très grande liberté dans les gestes finaux de chaque oeuvre, lesquelles oeuvres s’expriment par ailleurs sur des matériaux contemporains notamment des plastiques réfléchissants et qui ont pour singularité d’une part d’inclure le spectateur à l’intérieur de la toile, mais aussi les autres peintures de l’exposition et plus étonnament encore d’abolir la bi-dimensionnalité des oeuvres, les éléments de la peinture restant comme en suspens entre le monde de leur spectateur et celui enfoui du monde qui s’y reflète distendu et déformé. Moins convaincantes dans ce parcours, les dernières tentatives en date de définir des plans tri-dimensionnels à cette peinture qui se suffit très bien de la bi-dimensionnalité pour explorer les questions spaciales. D’autant que ces tentatives d’ajout sont plutôt timorées, techniquement pataudes et elles font penser de très loin à la démence, au contraire, des oeuvres de Frank Stella, ce terrain sur lequel Rémy Hysbergue s’aventure n’est sans doute pas le plus fécond en ce qui le concerne, même si lui évite sans doute plus efficacement que Stella, les écueils décoratifs qui jonchent un tel parcours.
En revanche la diversité des techniques de Rémy Hysbergue impressionne à la fois pour ses chevauchements, mais aussi pour sa détermination et sa préméditation dans l’installation des trames, des gouttières d’écoulement pour la peinture, le mélange des couleurs prévu sous la spatule, et le mariage de cette préméditation avec une belle faculté d’improvisation en dernier lieu qui fait de cette peinture une aventure en soi et de ce fait un renouvellement très contemporain dans les questions même de la peinture — peinture pas morte, et qui n’a pas encore tout à fait répondu à tous les questionnements qui lui sont intrinsèques. Là où la peinture de Rémy Hysbergue a sans doute à gagner c’est dans ses dimensions, parce qu’expérience très englobante du spectateur de la peinture, elle devrait retenir la leçon des expressionnistes abstraits qui se faisaient fort d’accaparer la vision périphérique de ses spectateurs, et Rémy Hysbergue y gagnerait naturellement d’autant plus lorsqu’il travaille sa peinture, une fois encore dans une très grande variété de gestes, sur des surface plus ou moins réfléchissantes. Dans la grande peinture reproduite en tête de cet article ce que la toile réflechit, au travers de passages épars de peinture, tient lieu de représentation du monde, affranchie de cette tâche, la peinture qui vient par dessus cette représentation peut alors explorer des destinations a priori nombreuses. Rémy Hysbergue n’en a pas fini avec la peinture, pas davantage que la peinture n’en a fini avec elle-même.