J’ai déjà écrit l’année dernière tout le bien que je pensais des
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de
L.L. de Mars, et
comment je trouvais bien lâches les éditeurs de bandes dessinées de ne pas publier cette petite merveille.
Les Rêveurs ont finalement eu ce courage défaillant ailleurs et
ils l’ont bien fait, le livre est superbe (n’étaient-ce peut-être deux ou trois pages dans le premier tiers du livre qui souffrent d’une impression un peu terne), réalisé avec soin, une belle couverture avec un beau
vert kaki soutenu et une postface de L.L. de Mars qui redit bien l’ambition haute de ce très beau livre, en le replaçant dans son contexte de lecture extrêmement critique des
universaux de Lévi-Strauss.
Parce que c’est cela aussi qui m’importait tant dans la publication de cette bande dessinée — certainement pas une affaire d’amitié, fut-elle admirative — que c’était là un livre qui s’attaquait à un vrai sujet, celui de la colonisation — du temps de sa genèse, la tentative de la droite de réinventer une colonisation bienfaitrice, qui, si je me souviens bien, avait amené L.L. de Mars à
un dessin politique qui en avait amené d’autres jusqu’à devenir l’idée directrice d’une véritable bande dessinée à part entière — et que c’est tout de même rafraîchissant et rare que la bande dessinée ne soit pas entièrement conçue et dessinée à l’adresse d’adolescents attardés auxquels on pourrait refourguer n’importe quels dessins. Il y a là un cantonnement immoral qui discrédite le genre, ce qui est d’autant plus stupide que la bande dessinée est très probablement un genre particulièrement abouti pour ce qui est de livrer une narration et dans le même temps faire laboratoire graphique de tout bois.
Ce qui choque de prime abord dans les
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de L.L. de Mars, ce sont la diversité des inventions graphiques et leurs imbrications au cœur même du récit, ce qui lisant les prières, paraît une évidence même de ce que permet justement le
medium bande dessinée, mais qui est si peu souvent mis à contribution. Encore une fois, dans le monde décidément étroit de la bande dessinée tout se passe comme si une charte ou une table des dix commandements avait limité une mauvaise fois pour toutes les contours même de l’expérience bande dessinée et de façon constitutionnelle avait décrété que les lecteurs du genre seraient nécessairement des enfants, des adolescents, de grands enfants ou encore les fils et filles des précédents, que le texte ne devrait jamais excéder en tenue celui d’une cour de récréation de collège, qu’il n’y aurait d’aventure possible que sous les costumes fort convenus de la fiction cinématographique, qu’un dessin est nécessairement contenu dans une case dans laquelle des phylactères expriment en phrases ce que le dessinateur a peiné à dessiner, que tout débordement de ce quadrillage n’est toléré que s’il est plaisant à l’œil, disons décoratif pour n’insulter personne, que le dessin dans son encrage et sa mise en couleur doit le plus souvent possible gommer les états successifs qui ont prévalu à son existence et que d’une manière générale, tout auteur de bande dessinée doit être conscient de sa place d’artisan dont il ne sera jamais question qu’il essaye de rivaliser, même de loin, avec les graphistes ou les écrivains et qu’il est naturellement hors de question que la bande dessinée évoque un sujet grave, la mort, par exemple, étant, tout au plus, un accessoire de narration. Dernier axiome indiscutable ce qui est narré en bande dessinée est nécessairement fiction.
Face à de telles auto-limitations du genre on pense aux deux révolutions que furent
Breakdowns et
Maus d’Art Spiegelman.
Je n’imagine pas que L.L. de Mars soit un grand défenseur et lecteur de
Maus, en revanche je veux bien croire que sa connaissance de
Breakdowns mais plus généralement des grands auteurs américains de bandes dessinées — Spiegelman donc, mais aussi
Chris Ware,
Charles Burns,
Kim Deitch,
Daniel Clowes Seth etc… — soit intime, de ce genre de connaissances qui fait de ce patrimoine une partie indiscutable de votre propre vocabulaire, un legs parfaitement assimilé et sur les frondaisons duquel il est possible de bâtir une nouvelle œuvre autonome. Je triche un peu ici pour disposer de telles indications lors de nos fréquentes conversations sur le sujet.
La connaissance érudite de la bande dessinée et notamment de ses plus anciens artistes permet à L.L. de Mars un admirable tour de force, d’un côté il emprunte des personnages tout droit tirés des livres d’illustrations de la fin du XIX
e début XX
e siècles, mais de l’autre il charge les phylactères et la mise en page de ces illustrations faussement classique d’un feu d’artifice de trouvailles graphiques, sorte de collage qui reprend à son compte des esquisses, des tâches d’encre, des lettres sorties de leur contexte signifiant, des bulles dans lesquelles le dessin se poursuit pour justement poursuivre le récit dans ses différents temps de narration, il y a là une impeccable virtuosité à la fois dans le trait au pinceau et à l’encre mais aussi dans la narration labyrinthique.
Dans cette architecture de dédale, le récit confine souvent jusqu’à l’illisibilité — dans ce qu’elle a de poétique, ou plutôt dans ce que le poétique peut toucher à l’illisibilité, je renvoie volontiers à un texte récemment mis en ligne chez
publie.net de Michel Deguy,
De l’illisibilité — et c’est sans doute ce qui avait fait reculer les éditeurs potentiels de cette affaire, or c’est à cet endroit précis que se tient une des clefs même de ce très beau livre, on n’épuise pas facilement sa lecture, et chacune des lectures que l’on en fait apporte volontiers son lot de découvertes et d’interrogations neuves.
Or, c’est une club très serré celui des bandes dessinées dont la lecture ne s’épuise pas à la première lecture.
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps fait définitivement partie de ce patrimoine rare.
Pour reprendre la conclusion de mon article précédent à propos de ce livre — qui n’en était pas encore un — les éditeurs de littérature ont par le passé, et bénéficient d’une certaine aura à cause de cela, prouvé une manière de courage et de témérité en publiant des œuvres sans doute illisibles lors de leur première parution,
Ulysse de
Joyce, par exemple, mais encore la stridence d’
Artaud, l’obscénité grandiose de
Céline ou encore ce qui était jugé pornographique dans les livres de
Bataille, et plus proche de nous, dans le temps, et néanmoins incomprénsible à son époque,
Samuel Beckett. Les éditeurs de bandes dessinées gagneraient beaucoup à se donner historiquement un tel courage. Ce serait fondateur. Et ce serait ouvrir la voie à une production d’oeuvres tellement plus exigeantes. Et cela ne mordrait pas trop durement sur le reste stéréotypé de la production.
Il ne manque plus qu’au courageux éditeur, les Rêveurs, d’ignorer sa peur et de poursuivre courageusement avec
Betty. En toute confiance.