L’exposition Robert Frank au Jeu de paume. Assez remarquable exposition en fait. Pour deux de ces principes fondamentaux, donner à voir la totalité des Américains, qui plus est encadré par ses deux époques, l’avant et l’après Américains, avant, le voyage à Paris en 1951 — on regrette cependant que cet avant ne comprenne pas également le voyage en Angleterre, en pays minier au Pays de Galles, et au Pérou, mais on veut bien comprendre qu’on ne peut pas tout avoir, et on ferme les yeux sur le fait que ce soit le voyage parisien, comme par hasard, qui ait été choisi, dans sa quasi-intégralité — et ce qui fait suite aux Américains dans l’œuvre de Robert Frank, Pull my daisy. L’exposition comprend aussi un autre film de Robert Frank nettement plus récent, 2004, True story, ce qui est une erreur, à mon sens, tant ce film récent est sans attache avec le reste de l’exposition, incompréhensible (et sans intérêt) s’il n’est pas rattaché à la partie la plus récente de l’oeuvre de Robert Frank, et notamment celle des collages photographiques.
Le parti pris des commissaires de cette exposition est risqué dans le sens où l’on pénètre dans l’exposition directement par l’œuvre centrale, et que l’on ne découvre qu’après-coup ce qui la précède, et qui, de fait, manque beaucoup d’intérêt en comparaison des Américains — et une remarque purement pratique, aucune indication à l’entrée de cette exposition pour les visiteurs peu familiers avec l’œuvre de Robert Frank, pour leur indiquer le début des Américains, un visiteur sur deux part dans le mauvais sens, on le regrette pour ce visiteur et ceux qui ont pris la bonne direction et qui peineront ensuite à remonter le flot (nombreux) des visiteurs qui font les saumons. Personnellement je suis assez favorable à ce parti pris de placer les Américains au centre, comme le chef-d’œuvre qui fait bien davantage que de sortir du reste du corpus, mais comme une pièce à part aussi bien dans l’œuvre de Robert Frank, mais aussi pour la véritable prophétie que représentent ces 83 photographies prises dans leur intégralité, et qui délimite franchement l’histoire même de la photographie en deux parties distinctes, il y a eu un avant les Américains et un après. Sur ce point, il n’y a pas de discussion. On regrette en revanche que ce geste ne soit pas plus ferme, puisqu’en l’état, les Américains sont coupés en deux par les deux cabines de projection des deux films, il aurait sans doute été plus judicieux de réserver la projection de Pull my daisy — je ne parle plus de celle de True story qui n’a véritablement rien à faire dans cette exposition — en sortant de la salle principale des Américains — on pourrait même imaginer un dispositif d’agencement des salles qui donnerait le choix, en sortant de la salle principale des Américains, de visiter « l’avant » ou « l’après ».
Revoir les Américains. Les Américains est une œuvre tellement connue, tellement vue, revue, pour de nombreux photographes, anotée, comme l’est finalement A la Recherche du temps perdu pour ses lecteurs, qu’on se demande bien ce que l’on finira par y retrouver à nouveau. A vrai dire l’effet est immédiat — et comme je suis heureux de le constater ! — dès les premières photographies je retrouve ce que ces photographies produisaient de magie sur moi, plus jeune, une véritable invitation à la photographie, les images des Américains, c’est en premier lieu cela : elles donnent envie de prendre des photographies, non pas de les imiter, encore que le phénomène s’est produit nombre de fois et je sais combien je n’en ai pas été immunisé, mais de donner à voir, en le photographiant, ce que soi-même, on voyait de poétique dans les paysages que nous traversions et les visages que nous croisions, avec une prédilection, toute personnelle encore, pour le grain de la photographie en noir et blanc et son éclatement dans les contre-jours.
On n’est pas indemne non plus de revoir des photographies qui nous ont longtemps causé bien des émotions, et à vrai dire ces émotions sont intactes aujourd’hui, l’accident en bord de route, le travail à la chaîne, le routier attablé devant son dîner, le couple de Noirs sur les pentes de San Francisco, le bar de cow-boys de Gallup au Nouveau Mexique et la route de nuit, ces images-là feraient pleurer de leur tristesse tellement belle, elles ne sont jamais recouvertes du voile de l’habitude, comme d’autres prises dans les Américains qui si elles ont encore toute leur valeur ne nous étonnent plus directement, ne nous tutoient plus. Ces quelques images qui renferment encore cette part inatteignable de mystère, que nous n’avons pas encore apprivoisées, sont comme arrachées à notre nuit ; on continue de craindre le côté prémonitoire de la scène de l’accident imaginant sans mal le corps de nos propres morts, ou celui des proches que nous voudrions pas perdre, sous la bâche, on voudrait partager le poulet-purée et coca du routier, rétrospectivement s’assurer que la bagarre n’a pas eu lieu quand Robert Frank a fait cette image du couple de Noirs un dimanche après-midi à San Francisco, que les hommes ont pu se parler et s’entendre, on voudrait fuir la nuit dans le bar de Gallup et n’être jamais rentré dans ce coupe-gorge et revenir à cette nuit enchantée sur une route qui n’en finit pas d’être droite, aux destinations tellement lointaines qu’elles deviennent invisibles et s’abolissent.
Il demeure également cette idée forte, embrassant toutes les photographies de la salle des Américains d’un regard circulaire qu’on se sent en présence à l’épicentre d’un miracle, celui-là même de la photographie, la photographie avait toujours prévu d’être ce poème triste et beau, des images de pas grand chose, une image pauvre particulièrement bien prédestinée aux contenus pauvres, à l’immédiateté, à la crudité, à la voix nue, au poème. On voit bien que quelques voix avant celle-là se sont élevées, Eugène Atget, Walker Evans, mais que du plus haut qu’elles aient parlé, elles n’ont jamais eu cette voix claire, elles n’ont jamais vu au travers de la nuit de ce qui se referme derrière soi, comme Robert Frank a précisément arraché de tels lambeaux, les entrevoyant brièvement et parvenant dans ce très court instant à enregistrer une part de leur aura : devant les photographies des Américains, une partie du mystère vient que ce sont des morceaux de la vraie croix qui sont là sous nos yeux.
Robert Frank le savait plus ou moins consciemment qui n’a pas jugé bon de poursuivre cette partie de son oeuvre, abandonnant la photographie, le temps que la voix qu’il avait tarie d’un seul coup puisse ressurgir, et être alors le porteur d’une autre prophétie, qui sera nettement moins bien entendue, celle des collages photographiques de la fin de In lines of my hand. Laissant de côté la photographie il prend tous les risques, les mêmes drastiques que dans les Américains, dans son tout premier film, en s’associant avec les esprits les plus excités de son quartier, de sa ville, du pays, de la terre entière, les auteurs Beat, ils réaliseront un autre petit miracle, cinématographique celui-là, Pull my daisy, mais, après cela, s’entêtant, cette fois, dans la voie ouverte, Robert Frank ne parviendra plus, même dans ses tentatives les plus risquées, à changer à nouveau l’eau en vin. Les convives sans doute étaient moins ivres.
Après les Américains et Pull my daisy, il est difficile, impossible, de trouver la moindre force dans les images de Paris, précédant de six ou sept ans celles des Américains, images de rue, pas toujours très adroites, images de l’apprentissage et auxquelles on ne reconnaît qu’un seul intérêt, celui d’avoir été prises par le même homme, Robert Frank, tout comme, finalement, on regarde la période bleue de Picasso, comme on regarde les bandes-annonces avant le film, le feu d’artifice des Demoiselles d’Avignon. Cet effet de décoration, d’encadrement, des Américains reste donc purement décoratif. Reconnaissons la petite merveille de la porte de Clignancourt. Mais c’est bien tout.