partager partager

Les articles

Spiderman VS Holocaust

A propos de Inglourious basterds de Quentin Tarantino



L’histoire du IIIe reich et sa conséquence majeure dans l’histoire du XXe siècle, la destruction des Juifs d’Europe, on l’apprend au lycée, adolescent, et j’imagine sans peine que cet apprentissage est variable dans sa qualité suivant les professeurs d’histoire notamment. Pour ma part j’ai du, redoublements obligent, l’apprendre au moins trois fois, deux fois aux mains de professeurs d’histoire qui en plus d’être médiocres étaient antisémites, et donc révisionnistes, et la troisième fois avec un professeur qui était seulement médiocre, intarissable sur les petites anecdotes d’un fait marginal, la résistance en France, et, de don propre aveu, quelques connaissances générales seulement sur celui de la persécution des Juifs par les Nazis.

Pour ne rien arranger, comme toutes les personnes de ma génération, j’ai appris l’existence à la fois de la destruction des Juifs d’Europe, mais aussi, dans mon cas, de l’existence même d’un peuple juif contemporain — j’imagine qu’aux Juifs dont j’entendais parler dans la lecture des Evangiles, devait correspondre un statut de peuple disparu comme les Etrusques ou les Assyriens par exemple — avec l’épouvantable film Holocaust. Et adolescent, je me souviens surtout qu’Hitler et les Nazis incarnaient le Mal davantage pour la persécution de la France pendant l’Occupation que pour le martyr des Juifs, d’ailleurs ce n’était pas tant Hitler et les Nazis que les Allemands, les Boches, disait-on encore, bouc-émissaire comode, ennemi ridicule dans le comique troupier de la Grande Vadrouille de Gérard Oury, et quantité négligeable dans la forme générique de soldat allemand dans les films de guerre, comme dans Le jour le plus long, de Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck.

Et comme tout adolescent exalté je pense qu’il a du m’arriver, une fois ou l’autre, de révasser à la possibilité, soldat des tranchées de la première guerre mondiale, d’avoir Hitler dans ma ligne de mire et une manière de prescience qui m’aurait instruit qu’il fallait absolument tuer ce sale type, ou je ne sais quelle autre fable d’intrépide pilote de la R.A.F. fait prisonnier lors d’un raid aérien manqué, et qui, parvenant à s’enfuir, aurait également réussi à s’infiltrer subrepticement dans les lignes ennemies jusqu’au plus haut de l’Etat-major allemand pour dégommer Hitler. Et l’assassinat du mal absolu aurait été un déluge de violence dans lequel aurait été contenu tout le désir de vengeance pour les crimes que je connaissais à Hitler à l’époque, mais aussi pour le massacre des Juifs parce que, tout inéduqué que je pouvais l’être sur le sujet, je me rendais bien compte que c’était mal. Oui, j’ai bien du entretenir ce genre de rêveries, ou alors j’étais un adolescent fort différent de l’adulte que je suis aujourd’hui, et qui, de temps en temps, entrentient, de temps à autre, encore quelque rêverie romanesque sur un air de James Bond. Mais vous remarquerez que je ne pousse jamais l’aveu jusqu’à donner les grandes lignes de ce genre de scenario onirique, parce que devenu adulte, je me rends bien compte du caractère un peu outré de ces fables.

Alors comment avouer ma sidération aujourd’hui de voir qu’un réalisateur américain contemporain a pu réaliser un film qui reprend dans leurs grandes lignes les petits scénarios imaginaires que j’ai pu entretenir, comme sans doute d’autres garçons de mon âge à la même époque ? Ou, le problème plus finement posé, ma consternation de voir à la fois le personnage d’Hitler, celui des Nazis, leurs crimes, au premier rang desquels leur traque, la déportation et le massacre des juifs en Europe, et, enfin, le climat épouvantable de l’Occupation en France, devenir, sans grande distance, les personnages et le décor d’un film niais, cela va s’en dire, mais qui fantasme une manière de vengeance de tous ces crimes ? Oui, c’est parfaitement absurde.

Quentin Tarantino, dans Inglorious basterds a donc décidé d’importer son cinéma d’opérette, ses astuces lourdingues et souvent téléphonées dans des constructions de script besognieuses, ses blagues faussement décalées au coeur de l’histoire de l’occupation allemande en France, et plus particulièrement de faire de son personnage principal, un colonel SS qui traque les Juifs personnellement, jusque dans leurs dernières caches souterraines. Et ce faisant il montre à chaque occasion — comme celle de dater la première scène de son film en 1941, c’est-à-dire antérieurement à la conférence de Wannsee le 20 janvier 1942 — qu’il devait au moins tenir à l’envers le mauvais livre d’histoire, sélection du Reader’s digest, sur le sujet de la deuxième guerre mondiale, la figure de ce colonel psychopathe — nécessairement psychopathe, un personnage de Quentin Tarantino qui ne serait pas psychopathe ?, alors imaginez comme il charge la barque lorsqu’il s’agit de camper un personnage de haut gradé SS, ce personnage naturellement est cultivé au point d’être au moins quadrilingue (quand on sait que le meilleur moyen de monter en grade dans la hierarchie nazie était justement d’être le moins cultivé possible, c’est assez risible) — ce colonel donc traque, lui-même, révolver au poing, les fugitifs juifs, usant de mille subterfuges nécessairement sadiques, figure stéréotypée extraordinairement fausse, naturellement, tant elle représente mal la machine bureaucratique et hierarchique, qui était à l’oeuvre dans la poursuite, la déportation et l’assassinat des juifs en Europe par les Nazis.

C’est toujours embêtant ces récits qui parlent de martyr en employant des images fausses.

Mais la fausseté des images et du décor de ce récit n’est même pas le pire des travers de ce film, c’est dire !, puisque vient s’y amalgamer l’immaturité d’un adolescent boutonneux — au regard de laquelle je me demande si je ne parviens pas à racheter un peu la médiocrité de mes propres errances adolescentes sur le même sujet — puisque c’est à une petite troupe d’une dizaine de membres d’un commando spécial que revient la mission de terroriser les Nazis qui occupent la France, et pour ce faire, non seulement ils ne font pas de quartier mais ils scalpent les soldats allemands qui sont tombés sous leur coupe, parce que leur lieutenant revendique des origines indiennes, et l’un de ses bâtards, comme ils s’appellent eux-mêmes, a aussi le chic de finir les Allemands à coups de batte de base ball. De même tous les personnages de cette épopée ont des biographies qui sont un peu présentées comme les protagonistes d’un western spaghetti — dans un plat de boeuf bourguignon, jetez absolument toutes les épices dont vous disposez dans votre placard, qu’elle soient chinoises, indiennes, moyen-orientales, et vous aurez une petite idée de combien la tambouille de Tarantino est indigeste, même d’un strict point de vue cinématographique. On a évidemment largement dépassé le cadre de la crédibilité historique, on pourrait s’en réjouir, pensant que ce film évitera, par son outrance, les écueils que l’on pouvait redouter en pareil cas.

C’est sans compter sur la très grande bêtise de Tarantino qui cultive depuis le début du film son petit scénario de vengeance aigre vis-à-vis des Nazis, dont il montre à chaque plan qu’il ignore tout au point d’en devenir risible. Mais voilà dans son lycée américain, sachant à peine lire et écrire, le jeune Tarantino a retenu l’équation Nazis = mauvais et Mal, et, quelque part, dans une autre leçon, le syllogisme que « quand quelqu’un mauvais, alors quelqu’un doit être puni » et souvent punition rime avec exécution. Alors de quoi rêve-t-il notre adolescent américain boutonneux à grandes oreilles et long tshirt à « message » ? Il rêve d’un pogrom inversé, un incendie de synagogue dans lequel serait enfermé tout le gratin de la dynastie nazie, cum Hitlero of course. Et son arme à lui, pense-t-il, notre adolescent attardé, c’est le cinéma, alors la synagogue sera une salle de cinéma et l’incendie de la salle sera provoqué par toutes les pellicules de cette cinémathèque, parmi lesquelles Leni Riefenstahl figure en bonne place, il aimerait tellement nous faire croire qu’il est un peu cultivé notre adolescent américain, alors il brandit les références — comme celle, a contrario de Riefenstahl, de Pabst — telles des fétiches, mais les mélangeant avec le reste de la sauce du western spaghetti et je ne sais quelle autre référence à l’industrie cinématographique de Hong Kong, le tout sur une chanson de David Bowie, on se demande un peu quelle peut bien être la signification de ce name dropping ! N’empêche, le thème de la veangeance a l’air de beaucoup inspirer cet adolescent attardé qu’est Tarantino — sans doute le prétexte et la justification pratiques pour un recours systématique à la violence, dont on peut justement se demander si son goût immodéré chez Tarantino n’est pas psychopathologique, non que la psychologie de ce pauvre type m’intéresse d’ailleurs —, s’agissant des crimes du IIIe Reich, on n’ose renvoyer Tarantino à la lecture D’Eichmann à Jérusalem d’Hannah Harendt qui montre assez bien le caractère insatisfaisant de ce procès, en grande partie parce que la notion même de culpabilité était diffuse, et certainement pas unilatérale, même dans le cas d’Eichmann, ou à la lecture du dernier tome de la Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg, ne sachant pas lire, il ne comprendrait sûrement pas que la question de la justice et de la réparation a été extrêmement compliquée, qu’elle fut traitée de façon très imparfaite, c’est le moindre que l’on puisse dire, qu’elle a demandé beaucoup de temps, qu’elle a continué de s’étendre dans les années 90, et que curieusement, à l’issue de cette longue histoire, les gouvernements allemand et israélien aujourd’hui entretiennent des relations diplomatiques saines.

Bref, Inglorious basterds c’est l’homme-araignée qui réussit l’attentat contre Hitler dans la Wolfsschanze. Pire c’est cette pauvre empotée de Mary-Jane, la copine de Spiderman — je précise pour ceux qui ne seraient pas les parents d’un garçon d’une dizaine d’années — qui tue le Führer.

J’imagine que si Tanrantino décidait de produire comparable scenario troué aux mites pour réécrire — c’est le mot, il n’est pas parfait, ce que Tarantino fait ici n’a pas de nom — quelques pages de la guerre de Secession, par exemple, cela me gênerait sans doute beaucoup moins, c’est bien possible, en effet.

Mais le problème demeure toujours le même, il y a un caractère unique dans la douleur qui accompagne la destruction des Juifs d’Europe, une sorte de crime inégalé, de crime de l’humanité toute entière, qui en fait un épisode de l’histoire qu’il n’est juste pas possible d’approcher, même de très loin, avec la fiction. Et, c’est sans doute un combat d’arrière-garde de le redire, quand bien même le concert des voix qui appellent à une sorte de désacralisation étant de plus en plus fort, ce vacarme n’a pas raison. Quant Spielberg film la liste de Schindler il produit une oeuvre révisionniste remplie d’erreurs coupables, c’est déjà mal, de même l’hallucination de Roberto Begnini dans La vie est belle est extrêmement nocive, mais ce que Tarantino fait dans Inglorious basterds, non, n’a pas de nom. Avec toute la vulgarité bruyante dont il est capable il nous crie : « mais si, je vous assure, je suis tellement doué que je peux vous faire rire avec des histoires de Nazis qui poursuivent des Juifs », on se représente assez bien Tarantino, à une première de ce navet, portant ostensiblement un t-shirt sur lequel serait inscrit, Shoah is fun. Avec cette intention revendiquée que tout est équivalent, nivellement caractéristique par lequel l’inculte tente de disqualifier l’intellectuel.

A l’imbecillité du propos il faut ajouter l’échec pathétique de toutes les tentatives de faire de l’humour — même des répliques de la Grande vadrouille (« et pas d’hélice hélas — c’est là qu’est l’os ») sont plus désopilantes que n’importe quel gag de Inglorious basterds — était-ce si difficile de remarquer que les esprits les plus fins, comme Woody Allen par exemple, n’approchaient, par l’humour, le sujet que de très loin avec des perches très très longues, et de façon jamais soulignée, le personnage maigrelet d’Issac dans Manhattan — Woody Allen lui-même — proposant d’aller en découdre lui-même avec une réunion d’anciens Nazis, armé d’une batte de base ball, plutôt qu’un article dans le New York Times ? Mais Quentin Tarantino est un con, et « un con ça ose tout, c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les cons » — Michel Audiard dans les Tontons flingueurs — et il ne verra jamais donc la parfaite incongruité de rendre spirituel un personnage de SS, de s’imaginer Goebbels ahanant, tirant son coup avec une actrice collabo, et bien d’autres scènes lamentables.

Il faut, en effet, être sacrément imbu de sa personne, et aveuglé par soi-même, pour produire une oeuvre aussi indigente, même dénuée des quelques traits cinématographiques que Tarantino a en propre habituellement, comme le goût pour la citation — dans le cas d’Inglorious basterds, l’enchevêtrement des citations est tel que le film finit par se fondre très aisément dans la redite sempiternelle du cinéma hollywoodien contemporain, ressassement de recettes qui ne fonctionnent plus depuis longtemps — et les dialogues triviaux et kitsh comme prélude à la violence, ce qui, s’agissant de l’extermination d’une famille de Juifs terrés dans une cave est naturellement d’un goût très sûr. Et sans compter aussi que les très nombreuses citations prises au patrimoine du cinéma de guerre, genre assez insupportable qui plaît beaucoup aux adolescents, et qui fait de la guerre des oeuvres graphiquement réjouissantes, véritable cinéma de propagande militariste en soi, on comprend en demi-teintes que les seules connaissances de Tarantino sur le sujet du IIIe Reich ne sont, finalement, pas le fait de quelques lectures, fussent-elles en tenant les livres à l’envers, mais le collage étonnant de tout ce cinéma de guerre, dont les scènes sont prises pour argent comptant, tels des faits avérés, la scène de l’incendie étant justement celle du pogrom de la synagogue en flammes dans Holocaust — si ma mémoire est bonne, je n’ai vu le film qu’une fois, à la télévision en 1979, je crois. Misère intellectuelle que tout ceci.

Quentin Tarantino est une des nombreuses figures de l’Idiot moderne*, une de ses figures les plus bruyantes, qui n’a jamais peur de porter son ignorance en étendard, il rejoint de fait des détesteurs des intellectuels, brandissant le chiffre de fréquentation de leurs oeuvres molles comme l’argument irréfutable de leur valeur, comme, finalement, un homme politique contemporain, porte en médaillon son dernier score aux élections, et ne manque pas, en nouveau riche, de rappeler qu’il n’a pas lu la princesse de Clèves. On trouvera naturellement mon trait un peu grossier, je pense au contraire qu’à force d’abdictions, et de petites démissions successives devant la bêtise désormais majoritaire au point d’être maîtresse, ce terrain cédé par petits paliers devrait nous mener, assez sûrement, vers une certaine forme de désacralisation — c’est un athée qui vous parle — puis de négation qui devrait en son temps conduire vers la reproduction des faits historiques. Claude Lanzmann n’a pas tort sur un point, celui de redouter que les caméras d’une oeuvre de fiction finissent par pénétrer à l’intérieur même des chambres à gaz en action, qui sera présent alors, lorsque ce point de démence fictive sera atteint, pour rappeler que précisément les Juifs mourraient dans les chambres à gaz dans la plus profonde obscurité ? A moins, bien sûr, que pour davantage de réalisme historique la scène soit filmée en infrarouge. Ma conviction, depuis longtemps, en la matière, demeure que les prochaines chambres à gaz de l’histoire seront équipées de webcams.




* Je renvoie ici par le biais d’un lien au texte de L.L. de Mars, de l’humour libéral, non comme une simple référence, ou même en estimant, pitié !, que cette critique du dernier film de Tarantino soit à la même hauteur que la réflexion de L.L. de Mars, non, il faut bien comprendre que c’est, parmi d’autres, la lecture de ce texte à propos de l’Idiot moderne, qui, en tant qu’outil de réflexion et de déchiffrement, me permet de reconnaître, sans pouvoir m’y tromper, une telle figure dans les traits de Tarantino ou de cet homme politique n’ayant pas lu la princesse de Clèves, il ne faut donc pas entendre le lien hypertexte que j’établis entre les deux textes comme un lien logique ou un lien qui relierait ces deux textes à un niveau équivalent, ce n’est évidemment pas le texte de L.L. de Mars qui est l’illustration de cette critique de film, mais bien évidemment le contraire, précision nécessaire, me semble-t-il, dans l’entendement habituel du lien hypertexte.