Le travail de Georges Rousse est étonnant pour ce qu’il offre à son spectateur une très riche palette de plaisirs visuels, celui immédiat d’images photographiques élégantes, celui de l’étonnement pour ses anamorphoses et enfin celui plus reculé d’un discours à propos même de la photographie, ou encore de la question de la représentation.
Depuis une trentaine d’années, Georges Rousse intervient dans des lieux désaffectés souvent promis à la destruction, il peint dans ces lieux déserts des anamorphoses, certaines rendues très complexes par l’imbrication des plans dans les lieux investis. Il photographie ensuite ces lieux transformés selon l’axe et le placement idéaux pour le fonctionnement de ses anamorphoses, une photographie dépourvue d’artifices, neutre, purement documentaire, mais aussi artisanalement très aboutie, puisque les images finales de Georges Rousse sont de grands tirages en couleurs depuis des négatifs grand format, 4’x5’, lesquels relèvent avec précision tous les détails des lieux photographiés.
Les figures que l’on reconnait dans ces anamorphoses sont le plus souvent des formes géométriques simples, rectangles, carrés, cercles, mais aussi des figures plus complexes vraisemblablement empruntées à des manuels de géométrie descriptive, ou encore des mots, les mots, mémoire, réel, lumière, dont la lecture trouve, ou pas, des prolongements dans l’image finale proposée. De même les figures lues par anamorphose peuvent aussi être des tableaux abstraits, plus rarement des représentations figuratives.
Ces différentes représentations, souvent géométriques donc, défigurent les lieux sur lesquels elles s’expriment, leur donnant de nouveaux contours, une perception très différente de l’espace d’origine mais aussi un éclairage inattendu. Il n’est pas impossible en observant attentivement les photographies de remarquer les formes fuyantes des anamorphoses et de voir comment elles courent sur les différents plans de l’espace investi, bien que ces coutures ne soient jamais masquées, il est strictement volontaire de la part de Georges Rousse que chaque photographie soit prise dans les conditions exactes, avec beaucoup de précision, pour faire en sorte que l’anamorphose fonctionne. Aucune photographie ne montre le même tableau légèrement de biais pour montrer la figure se désagréger.
Lorsque l’on regarde les photographies de Georges Rousse, le regard décrit des allées et venues entre les différents tenants et aboutissants de ces photographies, ce que l’on regarde est à la fois une photographie d’un lieu, une photographie d’une figure, une anamorphose que l’on peut identifier comme telle mais que l’on ne peut pas voir se dérégler, on regarde donc une image à la complexité changeante en dépit de sa fixité très volontaire. Dans ce vagabondage du regard et de la pensée, il est par ailleurs possible de discerner un discours très récursif de la photographie, cet art de figer en une station éphémère une situation que l’on finit par ne plus entendre que dans cette immobilité factice, quand bien même, dans le monde plus vaste du réel, cette même situation se présente sous des dehors nettement plus désordres et que son apparence photographique n’est finalement que l’exception.
L’image photographique est ce mirage qui ordonne le monde en lui donnant des contours simplifiés, nous donnant à voir comme les choses ne sont précisément pas mais comme nous pouvons les comprendre. Lorsque les premiers pères évangélistes partirent en Orient avec dans leurs bagages quelques tours pendables comme les anamorphoses, avec dans l’idée de faire efficamement accroire aux peuples à coloniser qu’elles étaient la matérialisation terrestre de la toute-puissance divine, ils furent beaucoup moqués dans leurs efforts par des Chinois qui connaissaient les anamorphoses depuis des siècles et des siècles. Le monde des images dans lequel nous vivons désormais est plus menteur encore, et nous acceptons trop facilement de nous orienter en nous fiant à des images que nous comprenons mal, dont nous ne mettons jamais en doute la véracité, et dans lesquelles nous oublions sans cesse qu’elles furent prises par un photographe et que cette seule présence a amplement contribué à ce que ce qui devait se produire, s’est beaucoup travesti pour plaire au photographe. C’est là le premier mensonge qui en entraîne de nombreux autres et avec eux la déformation continue du réel.