Une polémique enfle à propos de l’exposition, From Here On aux Rencontres Internationales d’Arles, je suis très amusé de lire certains se gonfler d’orgeuil, la photographie numérique et son corrolaire de mises en réseau, est enfin considérée intitutionnellement — ce qui n’est pas obligatoirement une heureuse nouvelle —, ce ne sont pas d’ailleurs nécessairement les plus adventices dans ce débat que l’on entend le plus fort, et je suis encore plus amusé d’entendre les profesionnels de la photographie déplorer que c’est signer la mort de leur belle profession. Etonnant d’entendre de telles jérémiades, de quoi se plaignent-ils ces photographes professionnels dont ils auraient pu prédire pourtant l’arrivée il y a quinze ans ? : leurs vieilles recettes esthétisantes, et copieusement fondées sur la maîtrise technique d’un outil, sont obsolètes, les petits rois sont nus. Quelques artistes placent le champ de leur recherche dans celui de la critique des images et voilà toute la profession deshabillée, sinistrée, c’est risible.
Honte aux photographes de n’avoir pas vu il y a déjà une dizaine d’années que les images étaient devenues le langage, honte à eux d’avoir tenté de nous imposer une grammaire pauvre, faite essentiellement de pâles copies des habitudes de la peinture classique, beaucoup plus rarement celle des Impressionnistes — ce qui aurait déjà été bien — et de Degas et de Toulouse-Lautrec en particulier. Et honte à eux de n’avoir pas justement agi en grands frères, d’avoir jalousement gardé les clés du temple, de n’avoir jamais fait l’effort pédagogique en direction de ceux auxquels l’accès au temple était barré.
D’ailleurs les vrais photographes, les vrais artistes, longtemps qu’eux savent et jouissent au contraire des magnifiques ouvertures offertes par la numérisation du support. Quel plaisir de voir, d’un seul coup, toute cette population de photographes à la componction affectée devant des tirages argentiques magnifiquement encadrés dans des marie-louises d’un autre âge, d’un autre siècle, celui justement de l’invention de la photographie, ces photographes désarçonnés par des tirages de supermarché, des images pixellisées, trop gonflées au tirage à jet d’encre, et des vignettes, mais qui brillent d’intelligence, et de prendre cette explosion, ces flux d’images, en pleine poire : Eh oui !, messieurs-dames les photographes, l’image longtemps qu’elle n’est plus une icône mais qu’elle est davantage un flux. Et cela fait longtemps que les photographes plasticiens, ceux auxquels des artistes comme Robert Heinecken ou John Baldessari ont ouvert la voie, savent tout cela, s’en réjouissent et produisent des oeuvres incroyablement novatrices.
Quel plaisir d’entendre Joan Fontcuberta, lui qui, dans les années 1980 déjà — je suis assez bien placé pour le savoir pour avoir subi, trop brièvement, son enseignement à Chicago — posait, bien seul, des questions infiniment perçantes à propos de la véracité des images, de l’entendre dire de façon gourmande — je crois que c’est la première fois que je vois cet homme à l’humour ravageur, sourire —, aujourd’hui : « La meilleure façon de connaître l’avenir, c’est de l’inventer. » Evidemment ça souffle, sans doute un peu trop fort pour les photographes.
En marge des Recontres, dont l’exposition From Here On fera date, ou pas, ne minimisons pas le poids des atavismes, il y a également, cette année, la double exposition dont une toute petite partie est à Arles, celle de Cy Twombly, à la fois commissaire d’exposition — et c’est une vue remarquablement neuve sur les possibles de la photographie qui est ouverte ici, d’Étienne Carjat à Doulas Gordon, en passant notamment par Sol Lewitt et Louise Lawler — et photographe — la très grande partie des photographies de cette exposition se trouve à la galerie Yvon Lambert, à Avignon. Et c’est comme toujours un émerveillement de constater que les peintres font de la photographie comme rarement les photographes en sont capables. En grande partie en se contre-carrant de toute considération technique, en se moquant bien de l’aspect lisse que peut leur offrir la photographie, et en composant tout simplement. Avec un regard complétement libre — combien de fois ai-je eu sous les yeux la vue du cul de mon objectif au fond du soufflet de ma chambre 4’X5’ et pas une fois n’ai eu l’idée de le prendre en photographie ?
Je comprends mieux, après-coup, la coquetterie du scénographe de cette exposition qui en donne l’accès seulement au prix de monter et descendre un escalier qui ne fait que passer au dessus d’un grillage, dans lequel il aurait été pourtant simple de ménager une entrée moins fastidieuse, cette photographie était là sous nos yeux depuis des années, mais cela demande un effort, celui, symbolique, de gravir quelques marches et de les rededescendre, pour y accèder, de faire un pas de côté. Si l’on en juge par la violence des réactions des défenseurs de la belle photographie, cet effort n’est pas à la portée de tous. Tant pis pour eux.
