Il existe une branche un peu spécialisée de la photographique que l’on nomme « photographie animalière », je crois que je n’ai pas besoin d’expliquer ici ce que recouvre le terme, discipline de photographie dans laquelle se distinguent des photographes qui feraient sûrement de très bons chasseurs et dont les représentations de leur sujet sont toujours dans des espaces virginaux. Ces photographes par ailleurs s’attardent principalement à représenter les animaux dans des attitudes les plus spectaclaires possible, la chasse, la course, le reproduction ou la naissance. Bref ces photographes se rencontrent entre eux dans des festivals hyper spécialisés comme celui de Moutiers en Der en Haute-Marne, rencontre au cours desquelles ils n’aiment rien tant que de se montrer respectivement leurs longues focales comme d’autres, mais vous avez compris ce que je veux dire.
Et puis, vous avez un étrange photographe, Jean-Luc Mylayne, qui avec le même sujet, et un sujet animalier très spécialisé, les oiseaux, et plus encore, les oiseaux de nos campagnes, produit des images radicalement en opposition de celles un peu outrées tout de même de la photographie animalière. Il faut dire que Jean-Luc Mylayne n’ira pas chasser les grands rapaces des montagnes, les vautours cévennols, ou encore les aras de l’équateur, au milieu de végétations luxuriantes, de paysages exotiques dans des éclairages de fin ou de début de jour. Son sujet à lui c’est plutôt la petite mésange charbonnière de nos campagnes, le moineau même, le pigeon pourquoi pas, un nid de chardonnerets élégants, un rossignol ou un étourneau isolé. Et le cadre de vies de ces oiseaux communs est celui de la campagne grasse et hivernale française, tout du moins européenne encore que je ne m’émette aucune certitude, tant je me demande bien où en Europe a-t-il déniché des cardinaux rouges, qui sont par ailleurs légions en Amérique du Nord ? Et si cela n’était pas suffisant pour se démarquer d’une pratique qui n’a donc rien à voir avec sa photographie, Jean-Luc Mylayne choisit un appareillage photographique complétement antinomique de son projet de photographier des oiseaux, puisqu’il les photographie à la chambre 4’x5’ vues qu’il semble recadrer avec constance, dans le cas de l’exposition au FRAC d’Auvergne, de façon carrée —, le tout en opérant force bascules et décentrements des plans optique et film de sa chambre. Ce photographe, sans doute, partirait à la chasse au rhinocéros avec un filet à papillons.
Le résultat de cette photographie est indescriptible, presque.
En premier lieu le visiteur de l’exposition au FRAC d’Auvergne sera choqué de voir des dates de réalisation de ces photographies comprises entre la fin des années 70 et aujourd’hui, en dépit d’une très étonnante persévérance dans la facture même des images. Il s’agit donc là d’une oeuvre de longue haleine. Une oeuvre patiente, pas seulement dans le fait de la conduire sur la durée, les années, mais dans son acte même de photographier puisqu’on comprend rapidement que les photographies ont été prises en étant composées l’appareil-photo sur un trépied et en attendant que le sujet, l’oiseau, vienne entrer dans le cadre, avec toutes les variables aléatoires et capricieuses que la chose suppose.
En effet toutes les photographies de cette série sont à la fois des photographies d’oiseaux, c’est entendu, mais aussi des photographies de l’environnement de ces oiseaux, et là encore pas l’environnement stylisé habituel de toute photographie animalière qui tend à représenter l’animal dans un décor vidé de toute trace humaine, non la campagne, ses bocages et ses haies, ses fermes, ses murs d’enceinte, ses rues de village, ses voitures et ses maisons. Troublants paysages qui ne se laissent pas cantonner à la seule fonction de fond d’image, mais qui volent la vedette au sujet versatile, mais malgré tout déclaré, de ces images. Et la question se pose avec acuité qu’est-ce qui est photographié ici ? L’oiseau ou le paysage ? Ou les deux, résolument.
A vrai dire l’oiseau et le paysage semblent importer peu, ils agissent comme des leurres, tant il apparaît que ce qui est photographié par Jean-Luc Mylayne est bien davantage l’acte même de regarder, possiblement celui de photographier.
Une des problématiques de cette photographie au sujet incertain demeure que l’on peut difficilement photographier à la fois l’animal, et celui là en particulier, à la fois petit et, par définition, très mobile, et le paysage sans se heurter à des contraintes photographiques retorses notamment celle de la profondeur de champ et je n’insiste pas sur le fait que bien souvent c’est justement cela qui est représenté, un champ et sa profondeur. Ainsi, si l’on photographie l’oiseau au premier plan, le paysage derrière lui apparaîtra entièrement flou. Et, au contraire, si l’on photographie le paysage, il est peu probable que l’on voit l’oiseau, tant celui-ci sera soit au premier plan et alors complétement flou ou soit encore fondu dans le paysage et donc proche de l’invisible il y a dans les récents développements de Jean-Luc Mylayne des tentatives de ce type représentant l’oiseau perdu dans le paysage. Il est donc impossible de photographier notre expérience même de regarder des oiseaux, soit sur le rebord de notre fenêtre ou au fond de notre jardin, l’oeil décrivant souplement des allers-retours vifs dans sa perception que l’appareil-photo naturellement peine à reproduire. Et pourtant Jean-Luc Mylayne y parvient avec maîtrise, en utilisant ce que l’on appelle les effets de Scheimpflug, qui consistent à basculer le plan optique de la chambre, voire à cambrer également le plan-film, de telle sorte que la mise au point s’exerce dans la continuité sur un plan fictif qui va de zéro à l’infini mais à une hauteur donnée typiquement un effet de Sheimpflug va permettre de photographier un paysage de plaine avec une impression de netteté continue de tout le sol, du plus proche vers le plus lointain, mais s’il y a un arbre dans ce champ, ce dernier ne sera net que dans la première hauteur de son tronc et entièrement flou dans ses branches les plus hautes. Ici une explication très complète du phénomène, mais très âpre et ici et là c’est un peu plus clair quoiqu’en en langue anglaise, de même ici une vidéo qui met ce principe en pratique, en plus de le combiner à des images accélérées, ce qui a pour effet immanquable de miniaturiser les scènes qu’elle représente.
Or Jean-Luc Mylayne fait de l’effet de Scheimpflug une utilisation presque sauvage, définissant effectivement un plan de netteté continue qui permet dans le même cadre de voir parfaitement nets des objets qui ne sont pas sur le même plan de netteté naturelle et, dans le même temps, de parasiter son image avec des éléments affligés de flou de netteté apparemment erratique. Cette utilisation cavalière du principe optique lui donne la possibilité de créer des images mentales dans ce qu’elles représentent l’action de regarder, l’aller-retour cognitif que le cerveau produit sur le regard de telle sorte qu’il finit par percevoir dans un même temps presque, un temps continu, des éléments qui sont à des niveaux d’accomodation différents, ce que la photographie ne parvient jamais tout à fait à imiter, prisonnière qu’elle ait de son principe de focale fixe.
Dans des images apparemment sans ordre, le regard peine parfois à déceler ce qu’il est censé regarder, le thème récurrent des oiseaux le pousse donc à chasser dans les taillis et dans les arbres des traces d’oiseaux, ce qu’il parvient généralement à faire, mais rarement sans être passé par toutes sortes de plages de l’image sur lesquelles il a soit glissé tout à fait, soit au contraire buté : comme les photographies sont tirées dans de grands formats, le regard finit par décrire la même action que s’il était face au paysage et cherchait du regard l’oiseau dont il entend le chant. C’est en cela que les photographies de Jean-Luc Mylayne sont des photographies de l’action même du regard.
Plus sournoisement, Jean-Luc Mylayne produit également son lot de compositions déséquilibrées, en grande partie par le placement souvent erratique de l’oiseau dans le cadre, mais on aurait tort de blâmer seul l’oiseau pour cet inconfort, interrogeant notre regard sur ses propres mouvements de son observation d’un sujet aussi trivial que les oiseaux que nous avons sous les yeux tous les jours, Jean-Luc Mylayne finit par l’interroger sur sa capacité en propre également à fabriquer ses images conditionnées, ses compositions-types, ses images mentales.
L’économie de moyens qui parvient à une telle interrogation du spectateur après tout ce n’est qu’une exposition de photographies qui, de prime abord, paraissent même maladroites, à la fois dans leur composition, mais aussi dans ce qu’elles échouent parfois aussi à montrer de leur visée première, les oiseaux, qui bien souvent à force de mouvements trop rapides apparaissent flous, cette photographie pauvre, est au contraire d’une grande force et d’une insondable richesse. Et serait souvent l’encouragement indispensable au spectateur à mieux regarder et bien souvent à se déconditionner des images archétypales qui sont les siennes.
On sort de cette exposition avec un oeil neuf, ce qui n’est pas rien.