François en a récemment fait passer le lien. Il s’agit de la série Empty L.A. du photographe américain Matt Logue. Une série de photographies de la grande ville américaine de Los Angeles dont toutes les traces humaines, passants, et plus intrigant encore à Los Angeles, tous ces véhicules, toutes gommées, sans doute à l’aide de l’outil tampon de clonage d’un logiciel de retouche numérique des images. Le tampon de clonage est un outil de la retouche numérique qui permet de remplacer une zone de l’image par une autre avec des effets de transition qui restent entièrement paramétrables. Par exemple sur une pelouse traine un détritus, vous ne souhaitez pas voir ce détritus sur votre image, vous remplacez la zone du détritus par un morceau d’herbe immaculée pris ailleurs sur la même image et on y voit que du feu, le gazon se mélangeant au gazon. Dans le cas d’une photographie de la série Empty L.A., la travail méticuleux qui a consisté à éradiquer toute présence humaine a sans doute consisté à remplacer les zones de chaque image où figurait une présence humaine par le bout de mur ou de route vierges de toute présence qui leur étaient directement voisins. A noter que l’on peut réaliser la même opération en important de la matière d’une autre image, ainsi telle photographie d’une autoroute est sans doute la synthèse de plusieurs photographies du même endroit (l’appareil-photo posé sur un trépied).
Les photographies de Matt Logue sont des vues de l’esprit, ce qu’elles représentent ne peut pas avoir lieu, un tremblement de terre ou tout autre forme de cataclysme ne laisseraient pas la ville intacte même s’ils parvenaient à en vider toute présence humaine. Pareillement une attaque à l’arme chimique laisserait un grand désordre de cadavres et de voitures arrêtées, ce que l’on a sous les yeux est une photographie de quelque chose qui ne peut pas être. Cela en soi remet en doute la définition même de la photographie. Sans négliger que ces photographies sont un clin d’oeil manifeste, une citation, à la célèbre photographie de Daguerre connue sous le nom du cireur de chaussures, et son client, tous les deux, du fait de leur immobilité relative pendant le long temps de pose, sont les seules présences humaines décelables de cette vue d’ensemble des grands boulevards au XIXe siècle. En revenant aux origines de la photographie et utilisant pour cela les dernières fonctionnalités de l’outil numérique, Matt Logue, dans sa série Empty L.A., referme une boucle et rappelle utilement qu’historiquement la question même de la représentation — et celle de la ressemblance qui lui est inhérente — a été défaussée sur la photographie par la peinture. Qu’en quelque sorte c’est un non-sens, un quiproquo, et que la photographie a toujours été médiocre dans cette tâche, au point d’être devenue une imposture — c’est un peu comme si on avait confié à des faussaires la charge de graver les plaques officielles de la monnaie.
Qui pourrait, en effet, après avoir regardé la série de Matt Logue, encore croire que ce qui est représenté sur une photographie présente les contours de la véracité ?
Par ailleurs, concomitance, toute personnelle, dans le temps, entre la découverte de cette série d’images récentes et la sortie de la dernière version d’un logiciel de retouche numérique fameux. Or la grande affaire de cette dernière version, la grande innovation qui fait de cette version une véritable évolution, c’est la notion de contextualisation des zones qui composent une image. Soit une image de paysage parasitée par un premier plan indésirable, le programme permet d’entourer grossièrement ce premier plan et de le supprimer en le remplaçant par de la matière contextuelle, c’est-à-dire voisine de la zone à remplacer. Un arbre ou un poteau au milieu du paysage, en trois clics et l’image est débarrassée de ces encombrants parasites. Soit une vue d’une ville, un passant, trois clics, une voiture trois clics, un bus quatre ou cinq clics et c’est toute une ville que l’on dépeuple. Je constate une fois de plus qu’un artiste, Matt Logue, a devancé dans sa pratique ce que l’outil, la dernière version du logiciel de retouche numérique d’images, permettait, tout comme je reste persuadé que sans Robert Heinecken ou John Baldessari l’infographie n’existerait pas, ni les programmes pour en faire.
Ce que je trouve remarquable dans cette concordance, entre l’œuvre de Matt Logue, et cette toute dernière évolution technique en matière de photographie, c’est qu’elle demeure un cas isolé de concordance entre un progrès technique et la réflexion critique relative à cette évolution. Avant que cette dernière version du logiciel de retouche numérique n’existe on pouvait déjà faire ces permutations de contextes et de zones de l’image, cela demandait surtout du temps, de la patience et une belle dextérité.
Pour avoir téléchargé cette dernière version, et avoir fait d’assez nombreux essais des fonctionnalités périphériques à cette notion de contexte visuel, je suis émerveillé par son efficacité et la facilité de son utilisation, j’avais déjà le sentiment que les limites du programme commençaient à coïncider avec les limites de ce qu’il était possible d’imaginer en tant qu’artiste, photographe, avec cette nouvelle mouture, la photographie est à jamais débarrassée de la corvée de représentation et il devient possible, à peu de chose près, de photographier ce qui n’existe pas, de tordre entièrement ce que l’on photographie, de photographier ce qui est imaginaire.
Dans les plis de cette aspiration du réel, des œuvres futures fourmillent déjà.
Enfin je trouve assez remarquable aussi bien dans le travail de Matt Logue, mais je repense aussi à celui d’Aziz et Cucher, plus ancien, que l’emploi de ces récentes possibilités numériques serve des images qui font disparaître l’homme, comme un coup de semonce.

Il y a quelques temps déjà, Julien m’en avait passé le lien, dans cette petite vidéo d’un développeur de la société Adobe, on pouvait voir en avant première quelques exemples de la manipulation de cet outil de remplacement contextuel