partager partager

Les articles

La fascination désastreuse pour les acteurs

A propos de White Material de Claire Denis



White material le dernier film de Claire Denis est une médaille à deux faces, deux faces d’inégale valeur, disparité de deux faces qui pourrait mettre en péril la valeur même de la médaille.

Le film s’ouvre avec la maîtrise coutumière des images et du montage, celle que l’on peut reconnaître d’emblée dans tous les films de Claire Denis, le premier plan, celui de l’avancée nocturne sur une route de brousse, dans la lumière faiblarde de phares qui ne portent pas très loin, on remarque la traversée de quelques grands animaux, mais l’image est à ce point fugace qu’on ne peut dire avec précision, certitude, si ces animaux sont des antilopes ou des guépards, des prédateurs ou des proies, ce qui, étant donné le cheminement du récit à venir, est une merveille d’image dans son indécision.

L’image suivante dans le montage prolonge l’indétermination qui restera le maître-mot du film, un intérieur est visité de nuit à la lumière d’une lampe de poche qui troue maladroitement les murs sombres de cet intérieur, apparaissent des masques africains et tout un désordre plein de vie qui, on finit par le découvrir, est la dernière chambre d’un mort, allongé sur son lit encore habillé et dont la plaie au flanc, de même que son arme rangée dans sa ceinture sont les indications que cette mort fut violente.

L’indétermination est aussi celle des lieux qui apparaissent dans le film parfaitement générique, une plantation de café en Afrique Noire, mais où ?, on ne sait, tenue par une famille de colons blancs et qui tentent de se maintenir sur la plantation en dépit de l’approche d’une guérilla, laquelle exactement ?, on ne sait, on ne sait seulement, finalement, qu’elle oppose des troupes armées et une troupe d’enfants-soldats, les deux camps étant d’égale violence, crainte par toute la population redoutant l’approche de l’une comme de l’autre de ces deux troupes, aucun élément de contexte venant aider le spectateur à rapprocher cette guerre sans contexte donc, à celles passées et encore présentes dans cette région du monde. Ce flou est souligné par un montage qui fait de très fréquents aller-retours entre différentes temporalités du récits, là aussi sans donner de repères fiables au spectateur.

En cela, c’est une des grandes réussites du film, le spectateur est plongé dans la même absence de repères que celle que l’on suppose facilement aux personnages du film, c’est la guerre, on est au milieu de cette guerre, mais naturellement bien malin celui qui saurait en prédire, ou même dire, le cours, l’approche tant redoutée des troupes, on la pressent, on ne la voit pas, spectateur on la lit sur les visages des personnages dont les traits se figent de peur. Claire Denis filme tout cela comme personne, sa caméra traque des détails pas tous significatifs, mais qui tous contribuent à tisser une trame singulière, écrin parfait pour une intrigue nouée et qui elle aussi procède davantage dans la suggestion que dans les révélations.

Et la mayonnaise prend, on accorde volontiers à ce film la vertu de nous révéler le caractère sournois des guerres civiles africaines, leur immense violence, le désordre et même le désastre qu’elles laissent derrière elles, et cela dans des contours qui ont la vertu d’être génériques sans être réducteurs. On reprochera peut-être, mais sans certitude, l’esthétisation quasi systématique des images, ce qui étant donné le caractère démoralisant du contexte n’est peut-être pas le plus évident des partis pris. Et c’est peut-être dans ce dernier pli que le film finit par pécher.

Et un des ingrédients, sans doute surdosé, de cette beauté cinématographique, beauté des images, tient tout entier dans l’omniprésence stéréotypée d’Isabelle Huppert tout au long du film. La fascination de la caméra pour Isabelle Huppert est telle qu’elle finit par ne filmer que cela : Isabelle Huppert qui, finalement, ne fait que se jouer elle-même jouant et jouant le genre même de personnages qu’elle a cent fois déjà campés. On peut comprendre la fascination de Claire Denis à voir le corps frêle, mais dur et anguleux de son actrice courir poings serrés sur des chemins de terre, ce qui motiverait une telle scène une fois dans le film, ce dont on ne lui tiendrait aucun grief, mais ce plan reparaît tant de fois dans le film, qu’on aurait presque envie de se lever de son fauteuil, de faire signe au projectionniste de passer ces scènes en accéléré et que oui, on a compris que le personnage d’Isabelle Huppert est celui d’une femme arrimée à sa position, qui ne se rendra à rien, intimement persuadée que sa ténacité au travail aura raison de tout. Toute ressemblance avec le personnage de la mère dans Un barrage contre la Pacifique de Marguerite Duras n’étant certainement pas un hasard.

C’est étonnant tout de même de voir une cinéaste tellement douée avec les images finir par balbutier son cinéma et tomber dans le travers permanent du cinéma fictionnel, sa fascination pour les acteurs. Écrira-t-on un jour une histoire du cinéma fictionnel dans laquelle on parlera de tous ces films ratés à force d’avoir été piégés par la beauté et l’aura de leurs acteurs. Les acteurs au cinéma c’est vraiment la chienlit.