Dispositif scénique plus simple et plus sobre, je ne crois pas qu’on puisse. Les quatre saxophonistes, Marc Baron, Stéphane Rives, Bertrand Denzler et Jean-Luc Guionnet sont tous les quatre tassés juste devant la scène déjà modeste des Instants Chavirés à Montreuil, le premier rang des spectateurs pourrait facilement les toucher en allongeant le bras. Trois des saxophonistes sont assis sur une chaise, en rang d’oignon, le quatrième, ténor, joue debout. Jean-Luc Guionnet pose au devant des quatre sa vieille lip par terre, vérifie auprès de chacun si tous peuvent voir la petite montre, tous acquièscent. On mouille sa anche, on se concentre, on ferme les yeux et les voilà partis, lancés dans le jeu labyrinthique d’une première pièce, pour cette première partie de concert.
Arqueboutés sur leurs tuyaux, tous ayant apparemment coincé une note, la bonne, ont les doigts crispés sur les clefs.
Il y a quelque chose de tout à fait admirable dans la simplicité apparente de ce concert, quatre musiciens assis dans le coin d’une pièce n’ont pas besoin d’une sonorisation ou de quel qu’autre artifice que ce soit, et jouent une musique savante, même si elle est composée davantage de plages que de séries de notes. Exit tout le decorum habituel du concert, pas de tenue particulière pour les concertistes, pas d’introduction, de présentation, d’explication, la musique seule, triomphale dans sa simplicité. Nue.
Et il s’agit bien de cela. De musique. D’une musique au pouvoir immense, celui de tendre une corde et de la faire résonner, de la faire vibrer et de jouer de cette modulation, une musique d’archers qui tendent et détendent la corde de leur arc — je fais référence ici à la Haine de la musique de Pascal Quignard. Une musique qui s’est débarrassée de toutes les questions concernant son apparition, une musique à la fois primale pour ce qu’elle n’est, pour chaque instrument, que cette seule note, les doigts de chaque musicien ne produisant que de très faibles mouvements pour déserrer parfois l’étau des clefs, puis le refermer de façon étanche, mais à la fois aussi incroyablement savante à force de décliner, pour chaque instrument, toutes les variations possibles d’une même note, et ces variations sont nombreuses, la créativité de chacun de ces musiciens étant très grande qui s’entendent pour jouer avec ou sans sourdine, avec ou sans anche, la anche dans le bon sens ou retournée, la anche pincée ou la anche à peine prise, la pression maximale d’un souffle très longtemps comprimé pour être relâchée d’un coup ou au contraire dispersé dans un gémissement, et ces quatre musiciens experts d’enchaîner chacun de ces effets avec une science inouie des relais entre chaque instrument.
Les alliages produits par les quatre instruments sont tels qu’il est parfois déconcertant de comprendre avec un temps de retard que telle note tenue dans un registre assez haut l’est pas le ténor plutôt que par le soprano comme on l’aurait cru de prime abord. Les souffles des quatre saxophones se recouvrent par endroits ou se laissent à découvert, il y a dans cette recherche systématique de toutes les combinaisons possibles de quelques effets seulement, comme une citation musicale de la peinture de Barnett Newman, manière de dire, oui, ce sont des notes, comme Barnett Newman admet que oui, ce sont des rayures verticles, mais l’endroit où les notes se recouvrent et celui où elles s’interrompent découpent l’espace sonore d’une façon qui équilibre le tableau, comparable à aucune autre, on pense également aux sculptures de Ruckriem dans ce qu’elles découpent la matière en un endroit précis et dont la déterminatio paraît aléatoire, mais jamais gratuite.
Le mélange des sonorités des quatre instruments donne le jour à des notes tierces, des notes hybrides et dont la résonance est une musique qui va au delà d’elle-même au point de donner à entendre le mouvement même, l’origine même, de la musique. Et c’est bien le miracle déroutant de ce concert, quatre musiciens en tenue de ville, il y en a même un qui a un trou à son pantalon, descendus de la scène, massés devant la scène, devant le public, presque indistincts du public, et ils nous font toucher, serviteurs de cette musique, aux origines mêmes de la musique ?
D’ailleurs il n’est question que de cette musique lors de ce concert, les musiciens lorsqu’ils se concentrent avant d’happer leurs anches en fermant les yeux, revêtent le masque de la concentration, dont ils ne se départissent qu’à la fin des deux pièces de ce concert en deux parties, avec des billes d’automates qui se déconnectent — d’ailleurs l’un d’eux en profite pour regarder si des fois son téléphone de poche remisé dans la valise de son saxophone, n’afficherait pas de nouveaux messages, celui-là a des retours de téléportation fort prompts. Le public est trop attaché à cette notion de concert pour ne pas applaudir, cela met presque les musiciens dans l’embarras, eux étaient là pour jouer de la musique pas nécessairement faire le spectacle, ils tournent le dos au public, Jean-Luc Guionnet profite de sa haute stature pour, par dessus l’épaule d’un de ses collègues lâcher un modeste « Merci bien » au public, on devine sans mal que les musiciens sont surtout pressés d’échanger entre eux leurs compte-rendus de cette odyssée modeste.
A force d’avoir débarrassé le concert de sa coutumière décoration, ces quatre saxophonistes ont juste dénudé la musique, devant nos oreilles incrédules. Ce n’est quand même pas tous les jours que l’on assiste à de tels miracles, à moins sans doute, de vivre dans le voisinage de l’atelier de l’un de ces musiciens.