partager partager

Les articles

La révolution, c’est ici et tout de suite

A propos de Psy d’banlieue de José Morel-Cinq-Mars



Soyons honnête, José Morel-Cinq-Mars est mon amie. La chronique qui suit à propos de son dernier livre intitulé Psy d’banlieue ne sera donc pas très objective. Sans compter qu’elle m’a fait l’insigne honneur de choisir une de mes images pour la couverture de son livre.

Il faut lire Psy d’banlieue de José Morel Cinq-Mars. Parmi les raisons pour lesquelles il faille absolument le lire, il y a celle-ci que les banlieues qui y sont décrites, et surtout leurs habitants, y sont enfin décrits dans un éclairage juste, un éclairage qui ne fait pas d’ombre excessive à un paysage qui ne manque pas de contraste mais qui continue d’appeler un chat un chat, un violeur un violeur, une brute une brute, un dealer un dealer, un éclairage qui ne tente pas, par tous les moyens de tamiser des réalités souvent âpres, mais sans perdre de vue les paroles et les gestes lumineux de celles et ceux qui affrontent ce qui serait à beaucoup insoutenable.

José Morel Cinq-Mars est psychologue et psychanalyste. Elle est aussi québéquoise. Et elle explique dans un chapitre précieux, celui des territoires mentaux, que le voyage qui l’a amenée du quartier de Trois Rivières, au Québec, à Bobigny en Seine Saint-Denis, est davantage une évidence qu’un hasard capricieux. Et cela nous la rend tout de suite sympathique, avec elle, la Révolution commence ici et tout de suite. Ou encore avec elle, la psychanalyse est un sport de combat, pas seulement un petit jeu taquin pour sociétés de vieux viennois juifs qui fument le cigare et correspondent entre eux au travers de longues lettres très bien argumentées et écrites, et dont on peut faire plus tard des ouvrages épistolaires très recherchés.

José Morel Cinq-Mars, la Psy d’banlieue, reçoit ou rend visite surtout à des familles qui viennent de perdre un enfant, ce qui est déjà une assez mauvaise blague de l’existence, et ce qui paraît sans espoir quand on sait que l’histoire se passe dans des territoires où l’âpreté règne sans partage.

Elle est comme ça José Morel-Cinq Mars, elle voit au travers des situations, les apparences n’ont pas prise sur elle, assise sur une cagette retournée devant la porte d’une caravane, au milieu d’un terrain vague, elle tient sa consult’, et fait opérer en terrain exotique les trucs des vieux viennois juifs qui étaient tout de même très forts. Et cela marche parfois. L’enfant mutique finit par s’ouvrir et accède au langage, cela prend du temps mais cela finit par arriver. C’est qu’elle s’accroche, elle paye pas de mine, elle a son bureau qu’elle partage avec une collègue dans la petite PMI, murs lavande, qui sert de base à tout ce petit monde de femmes fort occupée à panser les plaies vives d’un territoire que tout le monde feint de chercher sur des cartes fausses, et sinon elle a sa petite voiture qui traverse les paysages désolés, dont la beauté a systématiquement et brutalement été éradiquée par ceux-là même qui souffrent d’univers en grise déliquiscence. Elle aurait bien la chance, à un moment, de travailler dans un univers plus feutré, plus cossu, plus dans la veine des vieux viennois juifs dont il a déjà été question, mais finalement non, elle pense qu’elle est plus utile en Seine Saint-Denis. Ca c’est son côté joueur de rugby, pilier, s’en fout la boue, s’en fout les coups, à force de pousser on finira bien derrière la ligne.

N’allez pas penser qu’elle est une sainte rayonnante ou une femme aux supers pouvoirs, et donc pas non plus une joueuse de rugby râblée et rugueuse, non, elle est comme vous et moi, elle a ses peurs, ses limites, les camps de Gitans lui font peur par exemple, elle n’est pas étanche aux menaces des brutes, mais elle est là, aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui, c’est là qu’elle travaille, qu’elle gagne du terrain sur la violence, pouce de terrain à pouce de terrain, qu’elle en perd aussi, beaucoup d’un coup, de temps en temps, terrain qu’il faudra regrapiller. C’est qu’elle est têtue. Elle a de la suite dans les idées. Elle a compris de longue date que les promesses que l’on tient sont celles qui permettent d’en faire d’autres, de nouvelles, et que justement sur ces territoires ce qui ne repousse plus ce ne sont pas les pelouses pelées devant les tours, mais les promesses non tenues.

Avec José Morel-Cinq-Mars, on en prend pour son grade aussi, quand c’est elle qui change de trottoir, par peur, dégoût ou honte, c’est sur nous, ses lecteurs, que la honte rejaillit, parce que l’on sait, d’instinct, que l’on n’aurait pas fait mieux. Et surtout quand elle parvient à gagner du terrain, on comprend que nous on aurait abandonné de longue date et que justement c’est notre abandon quotidien qui ne rend pas le monde meilleur, la Révolution c’est ici et c’est maintenant. Les familles sur lesquelles tombent la lotterie funèbre de la mort du nourisson, on les penserait hâtivement maudites, sacrifiées. Ce serait regarder trop vite et ce regard trop rapide c’est justement cela que la psy d’banlieue refuse. Convaincue que ces êtres décapités du bonheur par les tours puissants de la grande faucheuse ont parfois en eux les clefs d’un avenir meilleur, par leur propre parole, à force d’une écoute patiente, elle leur donne justement cela, l’impensable espoir au beau milieu du noir.

Et puis la Psy d’banlieue a ses propres examens de conscience, qui sont nécessairement honnêtes, venant de pareille femme, pas toujours claire d’ailleurs la conscience de la psy d’banlieue, elle ne craint pas l’auto-dérision, fustige sa propre lenteur à saisir la clef d’une situation, est paralysée par ses propres erreurs, ses jugements erronés, se méfie par dessus tout d’elle-même, de ses diagnotics trop rapides, ou trop lents. En cela le livre, en donnant une épaisseur humaine inhabituelle au soignant fait penser au personnage de Bruno Sachs dans la Maladie de Sachs de Martin Winkler, voilà des soignants qui ont bien compris que l’erreur fait partie intrinsèque de leur pratique et que l’humilité nécessaire pour les admettre est en fait ce qui les honore et sans doute les rend plus forts, meilleurs soignants.

Rares sont les témoignages, quels qu’ils soient, qui contiennent dans leur texte à la fois la force poignante du témoignage même, celle qui pousse à l’empathie et à la compassion, mais aussi cette intelligence vive qui permette à la fois de donner une voix à ses témoignages, mais aussi une langue qui rende le témoin intelligible.