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Le réel en tant que métaphore du virtuel

A propos d’Adoration d’Atom Egoyan



C’est assez fréquent que nous utilisons dans le langage courant des comparaisons, des métaphores, que nous prenons dans le jargon de l’informatique ou du réseau pour décrire des situations qui peuvent être parfaitement déconnectées justement soit du réseau soit même du monde de l’informatique. On parlera de la mémoire vive de telle ou telle personne, ou on dira de façon pas très courtoise que sa disquette est pleine, on parlera de discussions offline, là c’est pire que tout un mauvais franglais vient suppléer une capacité à la description extrêmement pauvre.

A vrai dire aux tout débuts de l’informatique privée, les pédagogues faisaient le contraire, ils utilisaient des expressions et des situations de la vie courante pour les produire comme des analogies de ce qu’un programme ou une application produisaient, combien de fois, je me suis moi-même servi de poupées russes pour décrire l’arborescence d’un disque dur, ou encore de boîtes dans des boîtes qui contenaient de nouvelles boîtes, toutes les boîtes contenant soit des boîtes elles-mêmes, soit des petits objets, parfois les deux, boîtes et objets. Mais à vrai dire l’enchevêtrement de pensées et de concepts que génèrent désormais à la fois les applications de plus en plus puissantes et leur mise en réseau, finit par rendre impossibles ces représentations simplifiées et nous contraint, utilisateurs, de devoir les comprendre de façon native. Ce qui n’est pas sans créer de la confusion et surtout une porosité des deux mondes, celui connecté et celui qui le contient.

Cette confusion irait même croissante depuis l’arrivée en masse de toutes sortes d’outils participatifs, je crois que l’on appelle cela communément le web 2.0, en soi c’est une utilisation typique d’un langage informaticien pour décrire une situation qui est beaucoup moins nette que le passage d’une version à une autre d’un programme. Et je n’ai sans doute pas besoin de faire un dessin à quiconque ou de donner d’exemple de comportements de certains de nos contemporains dans leur vie en société qui ne sont pas hérités des habitudes de nos vies en ligne. Un exemple, malgré tout, pour le clin d’œil, tel chercheur qui prend en note la conférence d’un collègue, finit par dessiner un smiley manuscrit.

La réalité de ce nouveau monde échappe donc souvent aux descriptions, surtout celles faites de comparaison.

Et pourtant en faisant œuvre de fiction, il semble qu’Atom Egoyan, dans Adoration parvienne justement à cela, à une manière de description de nos rites connectés et comment ils déteignent sur nos moeurs tout court, et le cinéaste de parvenir à ce petit exploit en vertu d’une contrainte de narration étonnante : se priver en grande partie de toute représentation sur écran, si ce n’est celle de l’écran du personnage principal, lycéen qui contient, divisé en neuf parties égales, les visages filmés à la webcam de neuf de ses nombreux correspondants de forum, image somme toute générique, qui ne sert, finalement, qu’à rappeler à intervalles réguliers au spectateur que tel est le sujet de ce film : internet.

Et le spectateur est plongé dans cette intrigue avec une façon brouillonne tout à fait comparable à celle qui est la notre lorsque nous abordons en ligne un sujet pour la première fois : les premières informations que nous recevons ne sont pour le moment pas vérifiées ni vérifiables, on doit les prendre pour argent comptant dans un premier temps, avant de découvrir qu’elles sont fausses, inexactes ou parcellaires. On lit une première version d’une histoire, on la fait sienne pour commencer avant de comprendre que c’est une fiction dans la fiction — au passage on serait efficacement désarçonné et oublieux que l’on est soi-même spectateur d’une fiction — c’est l’histoire que Simon décide de s’inventer, qu’il personnalise, la sienne fait-il croire, au prix d’une certaine torsion de la réalité.

Cette histoire est ensuite colportée, Sabine, le professeur de Français de Simon, l’invitant à la raconter désormais comme si elle était vraie. On comprend, mais peut-être pas de façon définitive que cette histoire est peut-être fausse, cependant une certaine forme d’attachement que nous avions à ce premier récit nous fait douter qu’il soit entièrement inventé.

L’histoire présentée comme vraie connait un grand retentissement. En ligne on dirait sans doute qu’elle buzze. Et de fait c’est ce qu’elle finit par faire au sein de la communauté de lycée, celle des élèves, de leurs parents et des enseignants. On est alors dans le commentaire, ou dans les commentaires, cette zone mal définie, bruyante dans laquelle certains avancent masqués (en ligne à l’aide d’un pseudonyme), dans le récit d’Adoration en portant un masque religieux. Dans cette zone de turbulences, l’auteur de l’histoire (celui qui a posté) est une personne qui continue d’être active, elle répond aux commentaires et d’ailleurs elle s’y perd, est rapidement dépassée par ce qu’elle a engendré et finalement finit par être agressée en retour du caractère devenu monstrueux de sa création : Simon se retrouve l’idole d’un jeune homme nazi et révisionniste.

D’une certaine façon on peut dire que le point Godwin est atteint, et il n’est pas anodin, évidemment pas, que cela se produit dès que le sujet touche, même d’assez loin, l’histoire récente du Proche-Orient. Et sans doute que c’est à ce point que la discussion perd tout son intérêt, elle a trop dévié de son point initial, tous repartent d’où ils sont venus, chargés d’une électricité un peu toxique. En ligne le récit s’arrête là.

Atom Egoyan, lui, dans son film décide, au contraire, d’accompagner encore quelques temps son personnage principal, parce que justement, sans doute, c’est ce qui l’intéresse vraiment, ce que la propre histoire de Simon contient de résonance pour Simon lui-même, et par extension quelques-unes des répercussions sur son entourage, dès lors engagé dans un processus de dévoilement de récits plus anciens. Et ce point de fusion est atteint lors de ce que l’on appelle en ligne une rencontre in real life, des personnes qui ne se sont pour le moment connues qu’en ligne, en fait ici par le truchement de communications biaisées, décident finalement, d’un commun accord de se rencontrer en vrai, c’est la scène du restaurant.

C’est sans doute à ce point du récit qu’Atom Egoyan aurait du clore son film, par grand malheur, par maladresse, attachement stérile envers ses personnages (ou, plus sûrement, caprice de la production américaine nécessairement intéressée par un happy end), il mène le film vers des miévreries indignes et éteint tout à fait les braises qu’il était parvenu à couver tout le long de ce film dont l’entrecroisement du montage est une merveille et épouse avec grâce les aller-retours justement entre les deux mondes. Et puisque nous en sommes aux conseils à Atom Egoyan pour remonter son film, en plus de couper le dernier quart d’heure d’u film, je ne saurais trop lui conseiller également de virer tout à fait de la bande-son cette musique de violon continue, artifice grossier — oui, c’est bon, on a compris que le personnage de la mère de Simon, défunte, était violoniste et que son père était luthier, c’est vaguement congruent d’avoir de la musique de violon plutôt que de xylophone ou de sous-bassophone comme bande-son, c’est bon on suit le film — dans un film dont la construction est par ailleurs un remarquable mouvement d’horloge, à la fois précis et inéluctable. Et qui sommes-nous pour donner des conseils de montage à un cinéaste aussi accompli ?