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Le surnatural Orchestra fait son cinéma

A propos du ciné-concert, Profondo Rosso film de Dario Argento, musique du Surnatural Orchestra



Sous l’écran, de part et d’autre, en deux groupes distincts, et les deux batteries au centre, le Surnatural Orchestra.

A l’écran, le film Profondo Rosso de Dario Argento, 1975, film jaune, un giallo par excellence, au point sans doute d’être un canon du genre, toutes les règles dudit genre respectées à la lettre, le premier plan du film montrant à la fois la clef et le coupable de l’énigme.

Et puis, devant l’orchestre, un comédien qui ne paye pas de mine qui, du coup, surprend l’auditoire avec une mascarade de discussion d’après projection du film, gag assez remarquable, très bien conduit, de façon pas trop appuyée, juste ce qu’il faut et qui est à la fois l’occasion de préciser au spectateur que d’une part le ciné-concert est placé sous le patronage du cinéma italien d’auteur, singulièrement celui de Pier-Paolo Pasolini, dont il entamme d’ailleurs la lecture d’un manifeste testamentaire, mais d’autre part, surtout, c’est l’occasion d’alerter le spectateur sur la nature même du projet du Surnatural Orchestra ce soir, qui va s’arroger tous les droits d’une tentative de remontage du film de Dario Argento, pas seulement celui de subvenir entièrement ou presque à la bande-son du film, mais aussi, en plusieurs occasions, de montrer un projet plus global de travestissement du film.

La musique, pour commencer. Le film original a sa propre musique d’Enio Morricone, exit la musique orginale, le Surnatural Orchestra a composé une musique qui de bout en bout soutient le film dans une narration légèrement déviée de l’originale, des rabbins récitent le Kaddish au dessus de la tombe de la première victime du film, la musique n’est pas du tout la lamentation à l’écran, mais un petit swing guilleret, effet comique plutôt réussi, même si casse-gueule par excellence. A d’autres moments, elle profite de sa sonorité nécessairement très cuivrée, des notes tenues, et de leur variation, dont le Surnatural Orchestra sait très bien jouer, pour installer des ambiances lourdes, plus convenues pour un film d’angoisse. Tout au long du film, la musique oscille entre ces deux pôles, celui de détourner entièrement le propos du film, souvent avec des effets humoristiques, soit celui de souligner l’action même du film comme pour préserver sa narration des enfreintes précédentes.

Mais la manipulation, ou remontage, du film ne s’arrête pas là, c’est-à-dire, finalement, à peu près au même endroit, poétique, que le Surnatural Orchestra atteint lors des ciné-concerts de la Nouvelle Babylone, où l’orchestra, au bas de l’écran joue une partition écrite de bout en bout, synchrone d’un récit muet, rendu à sa beauté formelle, débarrassée par une musique sans rapport avec son contexte, de sa portée de propagande soviétique très pesante. Avec Profondo Rosso, le Surnatural Orchestra par quelques ajouts scéniques éclaire le film d’une façon inattendue.

Dès les premières scénes du film tout cinéphile reconnaît sans mal ce cinéma italien des années 70, des années de plomb, et avec David Hemmings en acteur principal, on s’amuserait gentiment des citations extrêmement nombreuses, dans le film de Dario Argento, du Blow-up de Michaelo Antonioni. Par ailleurs on y verrait volontiers de la maladresse, surchargée par des effets spéciaux très datés pour un film d’angoisse, surtout pour un public contemporain habitué à une autre maîtrise, celle, plus contemporaine, qui s’appuie sur la retouche numérique. Un cri strident d’épouvante venu d’une actrice perdue au milieu des spectateurs, par ce qu’ils nous surprend, a tôt fait de donner de l’épaisseur à l’angoisse narrée par le film, et surtout opère, à peu de frais, un décollement réussi du film, de l’écran, le ciné-concert auquel nous assistons a gagné en strates par rapport à une simple projection.

Un autre passage du film, dialogue entre deux personnages masculins, est l’occasion d’un petit morceau de bravoure de la part du comédien au devant de la scène, qui synchronise en direct cette conversation en la détournant probablement beaucoup de la scène originale, l’artifice est assez remarquable, l’orchestre se tait, et cette fausse bande-son émane du comédien plongé dans l’obscurité sur le bord de la scène, sa synchronisation parfaite, seule la voix unique pour les deux personnages finit par mettre le spectateur sur la voie de la supercherie.

Plus tard, à son paroxysme, une scène de crime est gelée, l’orchestre se tait d’un coup, le déluge de violence est interrompu et le comédien en profite pour faire lecture de quelques textes testamentaires de Pasolini, textes politiques qui disent assez bien comment dans cette Italie des années de plomb, Pasolini était pleinement conscient d’être traqué, mais ne se départissait pourtant pas de son courage accusateur, c’est dit sur le ton du cinéaste qui interrompt une projection pour expliquer telle ou telle intention dans son film, puis l’image reprend et le crime est consommé — on pense à la scène de la télécommande dans Funny Games de Michael Haneke. Une autre fois, le spectacle de ce ciné-concert devient total, le comédien est déguisé en crooner italien, accompagné par l’orchestre il entonne une fadaise de cette variété italienne particulièrement indigeste, esquisse un pas de danse, invite une spectatrice à danser, puis la congédie, il en fait des tonnes, pendant ce temps-là à l’écran, le film déroule une scène de dialogue animée, désormais entièrement détournée de son sens premier.

On pourrait craindre que toutes ces incartades concourent à un mouvement destructeur, mais l’intrigue et la mise en scène, grâce soit rendue à Dario Argento, sont tellement solides qu’elles résistent admirablement à ce traitement de choc, mieux elles acquièrent une dimension qui n’était peut-être pas celle décelable lors d’une projection normale de ce film.

Ce que le Surnatural Orchestra parvient à faire ici est un peu plus qu’une tambouille de spectacle, c’est littéralement du cinéma, un cinéma qui s’essaierait timidement à suivre les pas de Jean-Luc Godard dans son Histoire(s) du cinéma. Pas moins. Et ce n’est pas rien.




Parce que je les aime bien, je leur fais deux petits reproches en sourdine, dans un corps plus petit, voire minsucule : ça bave un peu dans certains raccords, vu le traitement cavalier qu’ils font au film, il serait meilleur que tout soit parfaitement en place dans les passages de remontage, et enfin, je ne suis pas certain qu’il soit très respectueux de lire le texte de la description de la dépouille de Pasolini après son accident, en illustration directe à l’écran de la scène d’agonie du meurtrier, qui est une scène de burlesque morbide. Pasolini, dans sa mort même, à la fois violente et pleine d’interrogations, méritait sans doute mieux.

Note pour les lecteurs attentifs : ce dernier paragraphe a été amendé suite à une conversation avec Hanno qui trouvait la formulation de ce dernier reproche trop féroce, elle était à tout le moins maladroite.