Les frères Dardenne sont tombés sur la tête et ils prennent des produits. Encore un petit effort dans cette direction et il y aura bientôt des disques des Bandes Originales de leurs films dans les bacs, des acteurs américains en guest stars et un happy end unilatéral.
Oui, enfin la route est encore longue. Et une hirondelle ne fait pas le printemps, trois très courts extraits d’un mouvement lent de Beethoven (la Symphonie héroïque ?), comme une manière de chapitrage, ne font pas encore des frères cinéastes des équivalents belges de Tarantino, mais on ne manque pas, quand même, de remarquer cet inédit musical. Mais peut-être est-ce un piège. Un leurre pour nous faire croire que cette histoire d’enfant abandonné connait un dénouement heureux, quand en fait la fin est nettement plus ambigue — comme l’était la fin du Silence de Lorna —, une fin dans laquelle les personnages du film sont tous renvoyés surtout à leurs contradictions.
Si on veut résumer le récit du film, on peut faire très court, très direct (et se tromper complètement, en passant à côté de toutes les subtilités du film) : suite à une rencontre fortuite, un orphelin, Cyril, est progressivement adopté par une jeune coiffeuse, Samantha — qui tient un petit salon, le Samantha Coiff, désolé, Philippe, j’étais fin prêt au cinéma, l’appareil prêt à être dégainé, mais pas de jeu de mots de merlan — qui va l’aider d’une part dans ses recherches de son père et d’autre part à retrouver le chemin d’une existence plus normée et d’une enfance qui ressemble effectivement à une enfance. Et cette adoption sera une réussite.
Ce serait très simple, manichéen à souhait, on tracerait une ligne au sol et d’un côté il y aurait les bons et de l’autre les mauvais. Bref du Tarantino. On parle souvent des frères Dardenne comme étant des cinéastes réalistes, et par ce réalisme on entend surtout que leur cinéma s’attache à montrer les recoins plus obscurs de nos sociétés, un cinéma qui en s’attardant sur des défavorisés nous montre des personnages qui doivent composer avec des réalités sociales épineuses, jamais simples, ce qui, toujours, entraîne des conflits moraux et permet parfois aux personnages de trouver des ressources inescomptées.
Dans le Gamin au vélo, les frères Dardenne jouent avec notre discernement et lui soumettent un archétype, une histoire d’enfant abandonné puis adopté, et éprouvent nos réflexes sentimentaux.
En tout premier lieu, il y a l’abandon. Le père abandonne son enfant, on nous fait croire que cet abandon est lâche, sans courage, et qu’en plus le père a vendu le vélo de son enfant. L’enfant est doublement abandonné, il découvre que les adultes qui s’occupent désormais de lui, ne sont pas tous aussi opiniâtres dans leurs recherches, le personnel du centre n’a pas su retrouver le père, mais une coiffeuse, elle, a su le faire. Et conduit l’enfant vers ce père, en douceur, avec fermeté, on s’attend à détester le père, le ranger dans le camp des méchants, apparaît un très bel homme, apparemment calme et sans violence, mais néanmoins incapable de s’occuper de cet enfant : ce n’est donc pas si simple.
La coiffeuse qui adopte progressivement l’enfant est jolie, douce, tendre, calme, gentille, travailleuse et persévérante. Oui, mais, on peut se demander ce qui peut bien la motiver à plaquer le gentil garçon avec qui elle vit pour pouvoir vivre pleinement cette adoption, et de même quand Cyril lui pose ouvertement la question de ses motivations quant à son adoption, elle ne répond pas. Et quand enfin, à l’issue de son pugilat avec l’enfant en crise, elle s’effondre, nettement plus fragile que les apparences pourraient le faire croire, elle trouve vite le réflexe d’appeler au secours — abandonnerait-elle à la première vraie difficulté ? — les éducateurs du centre, que l’on avait rangés un peu rapidement du côté des pas vraiment bons, même un peu mauvais.
Même le personnage du voyou dealer n’est pas entier, certes il pervertit Cyril, mais il est doux, tendre et prévenant avec sa grand mère impotente.
Quant à la demande d’adoption que Cyril finit par formuler auprès de Samantha la coiffeuse, elle est contrainte par les circonstances qui lui sont entièrement défavorables, son larcin a été démasqué par la police, et Samantha est bien prompte à accepter cette demande, ce qui continue de montrer que son désir d’adoption est sans doute motivé autrement que par de bons sentiments. Sans compter qu’elle paiera, rubis sur l’ongle, les frais pour disculper Cyril, en vingt mensualités (ce qui montre qu’elle n’en a pas les moyens à proprement parler, mais une surmotivation à cette adoption).
Et le grand pardon — selon la procédure judiciaire belge, tout à fait inédite, qui fait se rencontrer agresseur et victime pour tenter de dépasser les rancoeurs — est entièrement vicié par le fait que le fils de la victime, également victime, refuse la procédure, et on sent bien à la réponse évasive du père que cette procédure embarrassante a du être seulement acceptée par une motivation financière. Et d’ailleurs il nous est donné de voir que lorsque les cartes sont différemment distribuées la sincérité du pardon n’est pas étanche.
Bref, le gamin repart sur son vélo, il disparaît dans le paysage, mais la réussite de la coiffeuse est bien fragile. L’opposition entre la scène de la chevauchée en vélos sur le bord du canal en plein soleil — ce que les frères Dardenne ont fait de plus proche du happy end — et celle du gamin Cyril qui repart plus modestement sur son vélo, et son sac de carbon de bois sous le bras, est, sur ce point, éloquente. Un happy end unanime chez les frères Dardenne ce sera pour une autre fois, peut-être.
En revanche ce que l’on pourra toujours attendre d’eux, ce sont des scénarios aux apparences simples et qui cachent une multitude de détails qui au contraire tissent la complexité de toutes les situations humaines. Et c’est, de ce fait, un cinéma fragile, auquel il est recommandé d’être terriblement attentif, la récompense de ce surcroît d’attention étant, chaque fois, de toucher au plus profond de l’humain, sans idéalisation et dans un partage souvent équitable, mais pas nécessairement juste, entre le bien et le mal. Et on ferait bien, en regardant de tels films d’en profiter pour se regarder soi-même. Pour y parvenir les frères Dardenne usent d’un cinéma dénué d’artifices, utilitaire, presque, aucun plan qui ne charie pas sa petite pierre apportée à l’édifice, effort de neutralité qui garantit l’éclatant de la démonstration : rien n’est simple, nous ne sommes pas faits ni d’une seule pièce, ni d’un seul bois.
Appel aux cinéphiles. Dans le Dernier Nabab d’Elia Kazan, un vieux réalisateur explique une histoire de petite monnaie qui est escamotée de l’écran ce qui permet justement de rendre une scène réaliste, je ne me souviens plus du tout des termes exacts de cette scène, or il me semble que la scène du Gamin au vélo des frères Dardenne, dans laquelle, le gamin oublie de ramasser la liasse de billets, opère comme une citation a contrario de cette scène du Dernier Nabab. Précisions bienvenues par mail