Les enfants monstres de l’Art Contemporain

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Jean-Pierre Raynaud réinvente le pot

« Je ne désirerais alors que me réduire en pot, sans terre ni fleurs, en lame de bêche : enfant déjà, je fixe les objets inanimés, non sensibles, et j’envie leur état : pierres, pièces de moteur, mots même, abstraits, de philosophie surtout. »
Pierre Guyotat, COMA, Folio, page 89.

Le pot de fleurs pourrait être le symbole de ce blog. En effet, voilà un objet si trivial qu’il en est invisible, au point même qu’il existe un autre objet qui sert à l’occulter, le cache-pot, preuve tangible du mépris esthétique pour cette pauvre forme standardisée. En effet, le commun lui reproche la simplicité même de sa silhouette, qui fait de ce cône percé une « utilité pure ». Et l’utilité pure, c’est sale.

Un jour, comme dans un gentil conte de fées, un artiste contemporain revisite la chose ; il se l’approprie, geste classique de l’Art du XXe siècle…

Bien sûr, comme on ne peut pas faire confiance à un artiste, il le trahit, en le remplissant de béton, le condamnant ainsi à la stérilité, contredisant définitivement son usage. La forme dé-utilitarisé, retrouve instantanément sa forme, c’est-à-dire un simple cône à col monté… Forme pure, absolument moderne, stylistiquement parlant, et donc fortement daté début du XXe siècle.

Rien ne pousse dans les pots de Raynaud.

Et ce pot, comme la graisse de Beuys, le tas de charbon de Bernar Venet, les néons de Dan Flavin et quelques autres, était donc un des symboles d’un art élitiste et dégénéré, abscons et fumiste pour tout ce que la terre compte de réactionnaires, qui reprochent à ces œuvres, dont ils nient jusqu’à la légitimité du statut, une laideur triviale affirmée, une absence de geste et de pratique, un vide de sens, ou un flou, qui les perturbent et agressent leur oeil si fragile…

En gros, “ils ne mettraient pas ça chez eux… »

Une des critiques de la réaction, en Art, est justement ce détachement des œuvres du goût commun, cette absence totale de lien entre ce qui est produit à un instant T et les attentes du « public », eux-mêmes susnommées.

Voilà, ces enfants du « porte-bouteille », ces objets arbitrairement présentés, ces trucs « posés comme ça », après un siècle de peinture « mon fils peut en faire autant », s’entendent taxé de « j’en ai pleins dans mon jardin ».

Et ça dure… Exactement le temps qu’il faut pour qu’une forme validée par les artistes, par le marché, et enfin l’histoire de l’art, dégringole les escaliers pentus de la sociologie…

Car, ce que ne semble comprendre aucune génération de réactionnaire, l’une remplaçant l’autre, toute semblable et éternelle, c’est que chaque forme produite met un certain temps à leur rentrer dans l’œil. Faut forcer !

Ils devraient pourtant être échaudé, après le siècle qu’il a fallu pour que Van Gogh décore les cuisines, et ils auraient du s’interroger, quand ils ont vu apparaitre les premiers papiers peints directement inspirés de Jackson Pollock (cet autre art insupportable), et en bien moins de temps que pour la peinture de Van Gogh, qui lui est maintenant universellement admiré !

Mais non, à chaque fois, tout est à refaire, comme Sisyphe avec son rocher, le monde peine et s’use à rentrer dans les yeux des plus récalcitrants…

Alors, oui, j’ai éclaté de rire, quand il y a maintenant quelques années, j’ai découvert dans l’allée d’une entreprise, d’immenses répliques de pot de fleurs « standard » qui servaient… De pot de fleurs ! Oui, des pots de fleurs coniques, sans cache-pot, sans décoration pseudo-baroque ou pseudo grand style quelconque, non, la chose nue ! Quelle indécence !

L’entreprise, c’est une étape vers le bas du bas de l’échelle du goût, une dernière étape. Je sus qu’enfin, Raynaud avait gagné… Lui aussi… Et ensuite, les supermarchés, et les jardins… Temps tardif du retour improbable à l’envoyeur, ou le retraité à la main verte, le banlieusard fatigué, la jardinière coquette, accepte enfin de regarder en face une forme si simple… Peut-être que la dorure du pot, plus récente, avait fini par donner ses lettres de noblesse à cet objet qui avait si longtemps caché sa honte dans les cabanes de jardin ?

Et en même temps, c’était la confirmation que l’Art du XXe siècle, avec ses « gestes » trop répétés, était mort de sa belle mort, comme les autres…

Voilà un épisode qui devrait clore définitivement la polémique sur la validité d’un des arts les plus décriés, pour son soi-disant « absence d’esthétisme », entre autres. Maintenant que ce qu’il a exposé est devenu « esthétique » aux yeux de tous, la question ne se pose plus. Et quand la question ne se pose plus, c’est qu’on est sûrement et tranquillement sorti du domaine de l’Art…

Dan Flavin et Kelly Rowland

Le hasard, j’vous jure ! Alors qu’enfin je trouve le courage d’ouvrir ce site prévu depuis des lustres [1], je passe devant la TV et je vois quoi ? Un clip qui abuse éhontément d’une des stars de l’art des années 70. Le réflexe, c’est… fait exprès ? Ils l’ont fait bosser ? Capable ! Aujourd’hui, hein, tout est possible. Et tout arrive cette année, même Santana qui gratte dans une pub pour un grand magasin, alors tout est possible… Je demande : c’est qui la starlette (j’ai peut-être dit « pouf ») qui se trémousse ? “Kelly quékchose, Kelly Rowland… » Je tape ça dans la gueule de Google, et je trouve quelques Blogs qui notent la référence évidente à Dan Flavin, dans un clip de Kelly Rowlan… et c’est tout, rien. Pas de Dan Flavin crédité, pas une réflexion, rien. Calme plat.

Il y a pourtant une chose simple à dire, mais quand même terriblement humoristique, de cet humour particulier de l’histoire…

Quand Dan Flavin pose ses premiers néons au début des années 60, c’est un geste minimal qui semble à l’observateur comme un acte d’un extrême dépouillement, d’une froideur absolue, froideur par l’absence de trace subjective, aucune action de l’artiste sur l’intégrité de l’objet détourné, froideur de l’installation, le néon parfaitement standard, le long du mur, comme abandonné par un électricien, froideur de l’objet, tube industriel, manufacturé, froideur de la lumière, froide, du néon, en opposition avec la chaleur des lampes à incandescence…

Une installation glaçante, un geste minimal, pas de pathos… alors de passion… nulle part.

Et, l’humour de l’histoire. Le temps passe, cet art vieilli, et sa radicalité s’érode, alors même que l’arrangement ne change pas. Rien ne change, c’est juste l’habitude, ce truc qui use tout. Le néon devient « Dan Flavin », comme le porte-bouteille est un Duchamp, même sur une brocante.

Et voilà, jusqu’à 2008, ou l’objet, le néon, mais pas celui du supermarché dans son emballage, non, l’installé, le Flavin, apparaît dans un clip chaud chaud chaud. Enfin qui se veut chaud, chaudasse même… Et le retournement, mécanisme classique de l’histoire des formes et du sens… L’objet froid, tubulaire et long joue le rôle de la barre chromé, et la fille s’y frotte, pour, je suppose, allumer les passions… Allumer les passions ? Avec Dan Flavin ? Si c’est pas de l’humour, ça !

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Notes

[1] Cet article était initialement publié dans un site éphémère nommé « généalogie des formes »